"Imaginez, vous êtes... Disons... Un koala. Oui, voilà, un koala. Et moi... disons une otarie.
Mais qu'est-ce que je suis en train de faire, sérieusement ? En quel honneur me suis-je lancé dans une analogie aussi vaseuse ? Bon, foutu pour foutu.
- Oui...?
La recruteuse me scrute, sceptique.
- Disons que pour le poste pour lequel je postule il faut savoir sauter à travers un cerceau. Sauf que vous, en tant que koala, vous n'avez aucune idée d'à quoi ressemble un cerceau. Alors, pour donner le change, vous me demandez : "Savez-vous sauter à pieds joints ?". Vous vous dites certainement qu'en posant une question un peu liée vous maintenez l'illusion que vous maîtrisez le sujet du cerceau, alors qu'en fait pas du tout. Ce qui, au demeurant, est totalement normal lorsqu'on est un koala.
- Oui...
Elle est gentille, remarque. Elle me laisse m'enfoncer dans les méandres de mon analogie. Ah bah non, en fait. C'est pas gentil. Elle pourrait me demander de me taire quand même. Ça serait la moindre des politesses.
- Mais l'effet obtenu est en réalité totalement inverse puisque vous avez oublié, en posant cette question, que les otaries n'ont pas de pieds. Mais moi, en tant qu'otarie bien éduquée et qui surtout veut le poste, je ne vous le fais pas remarquer et je me force à traduire votre question. C'est-à-dire que je m'efforce de comprendre laquelle de mes compétences vous souhaitez que je mette en avant avec cette question.
-... Oui, enfin. Ce n'est pas vraiment...
Je la regarde intensément. Elle se remémore la question qu'elle m'a posé en début d'entretien et qui m'a tellement décontenancé que j'en suis arrivé, quarante minutes plus tard, à improviser une fable de la Fontaine à base d'otaries et de koalas.
Pour sa défense, ce n'est clairement pas son rôle de connaître le sujet dont nous sommes en train discuter. Mais le processus de recrutement veut que nous en discutions. Ce n'est que par pure excès de bureaucratie que cette situation ubuesque a pu voir le jour. Cette recruteuse n'en est en rien responsable.
Et toujours pour sa défense, ce n'est clairement pas le premier et certainement pas le dernier recruteur à me poser une question de koala. Tiens. Je viens d'inventer une expression. "Question de koala". C'est mignon en plus.
Bon, le fait est qu'elle s'est tue. Je continue donc.
- Je comprend alors que ce que vous souhaitez savoir c'est si je sais sauter dans un cerceau. Ce à quoi je vous répond que dans mon métier actuel je saute quotidiennement par dessus un mur de flammes. Et vous, dans votre petit calepin, vous notez en réponse à cette question : "Cette otarie a peur de l'eau".
Je me tais. Je suis finalement arrivé au bout de mon analogie plus aisément que ce que j'aurais pensé.
- Votre métaphore est... Intéressante...
Je ne suis pas certain que mon analogie soit une métaphore mais je ne lui en fais pas la remarque. Elle l'aurait mal prise.
-... Peut-on revenir au sujet premier de cet entretien ?
J'acquiesce. Je n'aurais pas le poste, mais tant pis. Elle aura pris pour tous les recruteurs et recruteuses qui m'ont posé des questions lunaires et auxquels je n'ai jamais rien rétorqué.
Et bon Dieu, ça fait du bien.