Aurora Australis

"Selon certaines croyances, les aurores boréales sont une manifestation des esprits de nos aïeux, qui viennent nous rendre visite...

Pause. Qu'est-ce que je m'apprête à dire ? Qu'est-ce que je m'apprête à faire ? Pourquoi ? Comment en étions-nous arrivés là déjà ? Tant pis. Il faut que j'en parle. Et tant pis si ce n'est pas le moment.

-... J'ai perdu ma mère lorsque j'avais sept ans. Elle est morte lentement, d'un cancer. Elle savait qu'elle allait mourir...

Je suis dans le cercle arctique avec ce garçon que je ne connais que vaguement. Un ami d'une amie. Est-ce le moment de reconnaître qu'il ne m'est pas antipathique ? Je soupire. Mon souffle se condense en une buée épaisse, visible dans la nuit. Nous sommes définitivement seuls au monde. Le reste du groupe a préféré rentrer. Il est trois heures du matin, il fait moins dix-neuf degrés. Nous sommes au milieu de nulle part. Seule la faible lueur des étoiles et des aurores nous éclaire.

-... Mais elle nous a aimé jusqu'au bout, ma sœur et moi, sans jamais s'apitoyer sur son sort...

J'ai un frisson. Je ne sais dire si c'est à cause de mon histoire ou du froid. Nous sommes dehors depuis dix heures du soir. Je me suis habillée en sachant qu'il allait faire froid et que nous allions rester statiques longtemps. Mais, on aura beau faire, ce froid glacial trouvera toujours un moyen de s'immiscer. 

-... Je ne me rappelle bizarrement pas grand-chose d'elle. J'ai l'impression que, ce je sais d'elle, je l'ai appris par les histoires que nous racontaient les adultes et les albums photos. Mais je me rappelle très précisément d'une chose...

Il écoute attentivement ce que je lui dis. Je le vois à son immobilisme. Il tend l'oreille. Je lui en suis infiniment reconnaissante. On se connaît à peine. Il aurait parfaitement le droit de n'avoir pas grand-chose à faire de ma misérable vie. Il ne dit pas un mot. Il écoute, immobile. Je... J'aimerais qu'il se tourne vers moi. J'aimerais qu'il me regarde. J'aimerais apercevoir ses yeux sombres briller sous les étoiles. Mais cela n'arrivera probablement pas. Nous sommes côte à côte, le nez levé vers le ciel.

-... Je me rappelle que presque tous les soirs nous lui demandions de nous raconter l'histoire du petit Inuit perdu sur la banquise. Ses ancêtres se manifestaient alors sous la forme d'aurores boréales et le guidaient vers sa maison. Et elle nous disait...

Aussi étrange cela puisse me paraître, je pense que je n'aurais pas pu rêver meilleure compagnie sous ces aurores éclatantes, ces aurores que je rêve d'observer depuis mes sept ans. Il y aurait eu ma sœur, je me serais effondrée. Il y aurait eu une de mes amies, elle n'aurait pas compris. Alors que lui... Je n'ai jamais été aussi calme, aussi apaisée, qu'en ce moment. 

-... Qu'elle aussi serait une aurore boréale. Qu'elle reviendrait illuminer nos chemins.

Sans vraiment réfléchir à ce que je fais, je pose ma tête contre son épaule. Nous sommes de tailles trop différentes pour que je puisse la poser sur son épaule. Je ne dis plus rien. Je ne bouge plus. Des larmes coulent sur mon visage. Je ne m'étais pas rendu compte que je pleurais. J'espère juste qu'il ne s'en ait pas rendu compte. Je suis bien. Je pourrais passer la nuit ainsi. Dans le silence...
Puis tout à coup, une pensée traverse mon esprit. Et si lui aussi avait eu envie de s'épancher sous ce ciel ? Et si je lui avais coupé l'herbe sous le pied ? Et si lui aussi avait quelque chose à me raconter ? Et si, en racontant mon histoire, j'avais fait preuve d'un égoïsme sans égal ? Je dois en avoir le cœur net. Je dois lui permettre de s'exprimer.

- Et toi ? Qu'est-ce que ça t'évoque ?

Je le sens s'agiter sous ma tête. Il est mal à l'aise. Zut. Il ne souhaitait pas parler. Ou, en tout cas, il ne souhaitait pas me parler. S'il te plaît, ne te force pas. S'il te plaît...

- Quand j'étais au collège, genre sixième ou cinquième, nous avions du apprendre un poème en cours d'anglais...

Il parle doucement. Comme si il ne voulait pas troubler la quiétude du lieu. Sa voix est rauque et forme un contrepoint agréable à ma voix que j'ai toujours trouvé trop aigüe. On dirait de la neige fraîche qui crisserait sous mes semelles.

-... Je ne me rappelle ni du titre, ni de l'auteur. A vrai dire, je ne me rappelle que des deux premiers vers...

Il hésite. Il ne doit pas très bien parler anglais. Mais ce n'est pas grave. Ce n'est pas moi et mon accent frenchie discernable à des kilomètres qui ira le juger sur ce point.

- What is this life if full of care, 
We have no time to stand and stare ?

Son accent n'est pas si mauvais au final. Et ces vers m'évoque quelque chose. A croire que nous avions le même manuel d'anglais lorsque nous étions au collège. Et je réfléchis. "What is this life if full of care, we have no time to stand and stare ?". Cette phrase se traduit très mal en français mais j'ai saisi l'idée. Quelle serait notre vie si, trop préoccupés par nos problèmes, nous oublions de regarder le ciel ? Le deuxième vers est une référence limpide à notre situation actuelle. Nous avons passé notre soirée et nous sommes bien partis pour passer notre nuit à rester debout à fixer le ciel. Mais ce premier vers. Quel est son sens ? Je sens qu'il s'y cache un signification que je suis à deux doigts de comprendre... "A life full of care", qui nous empêcherait de "stand and stare"...

- Voilà. Cela m'évoque simplement ces deux vers.

Je suis restée trop longtemps silencieuse. Zut. J'ai laissé un silence gênant s'installer. Il s'est senti obligé de dire quelque chose. Je l'ai mis mal à l'aise. Ce n'était pas le but recherché. Mais ce premier vers... Que v... Mais oui ! Quelle idiote je fais ! Mon amie m'en avait parlé avant qu'on parte, en me disant de ne jamais l'évoquer. Son burn-out. Sa "life full of care" a failli le tuer. Et, aujourd'hui, il prend le temps de "stand and stare". Il est sur la voie de la guérison. Je suis fière de lui. Dans un mouvement que je ne cherche pas à m'expliquer, je m'accroche violemment à son bras. J'aimerais qu'il me prenne dans ses bras. J'aimerais pouvoir enfouir ma tête contre son torse.

- Je comprends.

Ma voix a tremblé. Je pleure à flots redoublés. Mais je ne suis pas triste. Je suis même joyeuse, en paix avec moi-même.

Le silence est retombé. Un silence apaisé. Je soupire. J'aimerais que ce moment dure jusqu'à la fin des temps. 

Et, nos têtes levées vers le ciel, nous continuons à admirer les aurores.

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