Chapitre 1 : La chute de Tafamé


« Avant de commencer, laissez-moi vous conter la légende de Tafamé. »

En des temps immémoriaux, les Hommes bâtirent un village dans le delta du fleuve Mirca. Ils s'installèrent à cet endroit car le climat y était clément, la terre fertile et la mer riche en poissons. Ils baptisèrent leur village Tafamé.
Ce petit village de pêcheur devint vite un comptoir commercial d'importance. En effet, Tafamé était pertinemment placée à l'entrée du continent, de sa principale route commerciale qu'est le Mirca et était ouverte sur la mer Géhenne.

Initialement rattachée à la nation de Lintro, Tafamé profita de sa position géographique excentrée et des richesses que l’afflux de voyageurs lui amenait pour, à la première occasion venue, se déclarer indépendante. Cette ville devint ainsi la première "Cité-Etat" libre de l'Histoire. Ce statut de ville libre attira un grand nombre de personnes.

Issues de toutes les tribus connues, les immigrants arrivaient sans cesse à Tafamé, souvent avec leurs rêves et espoirs pour seul bagage. Beaucoup de pauvres gens vinrent en espérant trouver la richesse sur ces terres fertiles ; de riches marchands trouvèrent en ces lieux une place de villégiature privilégiée et s’y installèrent ; des intellectuels comprirent que Tafamé, en tant que ville libre, était un endroit où toutes les connaissances du monde pouvaient s’échanger sans crainte d'une quelconque censure et vinrent y trouver refuge...

En un mot comme en mille, Tafamé était le carrefour de toutes les civilisations de son temps.

Je me dois maintenant vous entretenir du citoyen le plus emblématique de Tafamé. Celui dont la postérité a traversé les âges. Oui, je vais vous parler de Ney.

Rentier issu d'une famille bourgeoise, Ney naquit à Tafamé et ne ressentit jamais le besoin d’explorer le Monde par-delà les murs de sa cité.

Sa seule passion était les Sciences ; la philosophie et l'alchimie ne formant, déjà en ces temps-là, qu'une seule et unique discipline. Il passa l'intégralité de sa vie à en étudier les secrets. Bien que ses mémoires semblent indiquer qu’il se considérait comme qu'un médiocre scientifique parmi tant d'autres, la réalité est qu'il était un des plus grands génies que notre monde n'ait jamais porté. Il était au bas mot cinq cent ans en avance sur son temps.

On lui doit notamment un grand nombre de machines facilitant et accélérant le transport des marchandises. Une grande quantité de ses dispositifs sont les ancêtres directs de machines utilisées de nos jours. On pourra citer notre aérocoptère contemporain qui n’est qu’une simple amélioration de sa machine qu’il avait baptisée « Wyverne ».

Mais la raison pour laquelle nous nous souvenons encore aujourd’hui du nom de Ney, ce sont les golems. Les golems… Ils étaient une invention de Ney bien à part. Les écrits parlent de machines argilo-organiques façonnées, dotées d'une agilité et d'une force surhumaine. Surtout, il est apparait qu’un golem pouvait travailler jour et nuit sans interruption et sans réelle supervision. Leur utilité comme main d’œuvre pour les tâches ingrates, répétitives et difficiles fut une évidence.

Ney fabriquait ces machines sur commande et tous les marchands de Tafamé se les arrachaient. Il faut dire que Ney, peu convaincu de l'utilité de son art, bradait ses œuvres à des prix ridicules : le seul paiement requis était une goutte de sang. Ce sang était nécessaire pour lier le propriétaire à l’esclave : les golems obéissaient aveuglément à ceux qui leur avaient donné une goutte de leur sang. Lorsque l’homme lié à un golem mourrait, ce dernier redevenait instantanément poussière.

Il reste à noter que Ney, qui n’eut jamais réellement foi en la bonté humaine, fabriquait ses machines en incluant lui-même quelques clauses restrictives. Les golems ne pouvaient être utilisés qu’à des fins pacifiques. Les personnes qui voulurent utiliser des golems à des fins de destruction ou de mort, virent leurs esclaves se retourner contre eux.

Encore à ce jour, personne ne sait comment Ney fabriquait les golems. Le secret de leur fabrication semble avoir péri avec son inventeur.

Ces golems, et de manière plus générale toutes les inventions du génial Ney, contribuèrent pour beaucoup à la richesse et renommée de Tafamé.

Car il faut se représenter Tafamé en ces temps oubliés. Fermez les yeux, et imaginez-vous…

Un soleil flamboyant dans un ciel d’un bleu azur, qu’aucun nuage ne vient troubler. En-dessous, au bord de la mer, une ville. Une ville nichée sur le pourtour d’une baie en forme de fer à cheval, abritée des tempêtes par les hautes falaises qui la surplombent et lui servent de rempart. Le long de la côte, des maisons bariolées se répartissent de façon harmonieuse en un large demi-cercle. La baie, remplie d’une eau turquoise, abrite des centaines et des centaines de bateaux dont les grandes voiles blanches scintillent au soleil.

Tafamé était une ville magnifique. Tafamé était une ville outrageusement riche. Tafamé était une ville qui abritait une diversité de cultures et de civilisations qui aura toujours fait la fierté de cette nation.

Et c’est ainsi que, malgré sa taille minuscule, Tafamé acquis un rayonnement culturel à ce jour jamais égalé. A l’époque, elle fut même surnommé la « Ville-Pivot » car le monde semblait tourner autour d’elle. Encore de nos jours, les cartes géographiques sont dessinées de telle sorte qu’elles soient centrées sur Tafamé. Ces cartes sont les derniers témoins de la splendeur de cette cité.

Car, malheureusement, son ascension fut aussi fulgurante que sa chute fut brève.

Alors que Ney avait atteint un âge plus que respectable et que sa renommée n’était plus à faire, une guerre éclata entre les deux plus grandes puissances de ce temps : la Gordea, pays frontalier de Tafamé, et le Géhen qui occupait, et occupe encore aujourd’hui, l'intégralité du continent faisant face à Tafamé, au-delà de la mer si justement appelée mer Géhenne.

Tafamé était indépendante et officiellement neutre dans cette guerre. Malheureusement, sa place stratégique en faisait une ville qu'aucun des deux partis ne voulait laisser tomber entre les mains de l'ennemi. Il devint vite évident pour les Tafaméens que l'invasion de leur cité était inévitable.

L’oligarchie régnant sur Tafamé fut alors divisée sur la conduite à tenir. Devait-on se laisser occuper par l’une des deux puissances sans rien faire ? Inviter l'un des belligérants à occuper Tafamé ? Ou devait-on se défendre bec et ongles pour conserver cette indépendance, récente mais si profondément ancrée dans le mode de vie de Tafamé? Néanmoins, Tafamé n’avait aucunement les moyens militaires pour faire face à la menace. A peine y avait-il une milice pour assurer la tranquillité dans cette ville de toute manière prospère et en paix. Il fut donc décidé de céder à l'un des pays en guerre. Cette décision fut le début de la fin.

Tous les Tafaméens avaient en effet leurs avis sur cette question. Les gens originaire de Gordéa auraient volontiers cédé devant leur pays d’origine. Les marchands ayant fait fortune grâce au commerce avec l’autre continent préféraient largement tomber sous la domination du Géhen plutôt que de subir un embargo de la part de ce pays bien plus riche que ne le serait jamais la Gordéa. Ce furent les deux principales factions qui s’opposèrent dans la guerre civile qui enflamma alors Tafamé. Tous les habitants de Tafamé furent vite obligés de choisir un camp sous peine de se mettre l’ensemble des partis à dos. En très peu de temps, la ville fut à feu et à sang.

Ney avait toujours été un pacifiste dans l'âme. Et il savait que les habitants de Tafamé respectaient sa personne et son opinion. Il voulut donc user de l'influence qu'il avait sur les habitants de la ville pour leur faire entendre raison et faire cesser les combats. Ney se mit alors à haranguer la foule depuis la place boursière et prôna la paix. Une grande foule se ressembla pour l’écouter. Son discours fut vibrant et les factions en guerres furent à deux doigts de déposer les armes. Ce discours est encore connu de nos jours car il fut gravé par l'un des Golems de Ney dans la roche d’une des falaises protégeant le port de Tafamé. Encore aujourd'hui, bien qu'érodés par le sel et l'eau, les mots qu'il utilisa vibrent de leur force de persuasion. Malheureusement, un sombre individu camouflé dans la foule lança une pierre sur Ney, qui tomba inconscient pendant la partie la plus émouvante de son discours. Les deux partis s’accusèrent l’un l’autre de cette basse mesquinerie et les combats reprirent de plus belle. Personne ne fit plus attention à Ney, étendu à terre.

Ney sortit de son coma le matin suivant et ne put que constater les dégâts. Les gens se battaient encore. Pour ne rien arranger, on apprit dans la même journée que les troupes de la Gordea, par la voie terrestre, et du Géhen, par la voie maritime, convergeaient tous deux vers Tafamé afin d’en prendre possession. Les deux pays allaient tenter de tirer profit des dissensions secouant la Cité-état pour se l’approprier. C‘était une course que se livraient ces deux nations pour savoir laquelle mettrait pied sur Tafamé en premier, terre conquise par avance. Les combats en ville reprirent de plus belle, aucune des deux factions ne voulant tomber aux mains de l’ennemi désigné.

De son côté, Ney décida de rétablir la paix. Il s’enferma dans son atelier trois jours durant. A l’aube du quatrième jour, son œuvre était achevé. Il sortit alors de chez lui. Les gens qui le croisèrent crurent voir apparaître un fantôme tellement il était livide, émacié et fatigué. Il n’avait pas soigné la blessure au crâne que lui avait infligé la pierre et ses cheveux gris étaient maculés de sang coagulé. Ses yeux étaient tellement enfoncés dans ses orbites qu’on ne les voyait presque plus. Une unique lueur de folie y brillait encore. Ses poignets étaient tailladés et énormément de sang se rependait par terre depuis ses bras ballants. Il fit quelques pas vers des habitants qui reculèrent instinctivement devant cette apparition qu’ils ne reconnaissaient pas. Ney leva ses deux bras en l’air, tomba à genoux et dit ces paroles qui encore aujourd’hui régissent le comportement de nos nations :

« Faites qu’aucune guerre, d’aucune sorte, n’ait lieu. »

Il tomba alors raide mort, vidé de l’intégralité de son sang. Au même moment, un énorme bruit retentit. Ce bruit était à vous glacer le sang. Assourdissant, il emplissait votre âme d’une peur innommable et de pensées sanglantes. Ce bruit vous pénétrait par tous les pores de votre peau, vous retournaient les entrailles et vous laissait pétrifié sur place. C’était un mélange entre le râle d’un monstre agonisant, un cri de harpie tout droit sorti des enfers et un rugissement de monstre résonnant depuis des profondeurs abyssales.

L’atelier de Ney explosa et trois entités monstrueuses s’en extirpèrent. C’était les Golems. D’une taille jamais vue. Ils étaient tellement immenses qu’au lieu de la goutte de sang normalement utilisée pour donner vie aux Golems, Ney avait dû se vider entièrement de son sang pour animer ces trois entités. Il était mort quelques secondes après avoir pu donner ses ordres aux Golems.

Le premier à surgir des décombres fut nommé le Berserk, Cauchemar de la Terre. Ce Golem avait une forme vaguement humanoïde et mesurait plus de dix mètres de haut. Sa tête évoquait un croisement raté entre une hyène et un humain, un visage de loup-garou stoppé au milieu de sa mutation. Ses yeux reflétaient une folie furieuse. Ses canines saillantes sortant de sa mâchoire pouvaient broyer n’importe quel matériau. Je m’arrêterais ici pour la description de cette bête que tout le monde ici connait. En effet, ce Golem est toujours debout et visible, écrasant sous son poids les ruines de Tafamé qu’il a lui-même réduite en cendres.

Car ce fut exactement ce qu’il fit : rayer cette ville merveilleuse de la carte du monde. Pas un habitant n’échappa à ses griffes, à ses crocs, à sa fureur. Pas un bâtiment ne resta debout à la fin du malstrom destructeur que ce Golem de Ney engendra. Le Berserk, que les savants et historiens estiment comme étant le plus faible des trois Golems, avait réussi à réduire en cendre plus de 100 kilomètres carrés de territoire en moins d’une journée. Encore aujourd’hui, la Terre porte les stigmates de cette folie : la crique en fer à cheval qui abritait Tafamé n’existe plus. La falaise a été aplanie par les assauts répétés du Berserk.

A la fin de la journée, une fois sa tâche de destruction achevée, il se campa sur ses deux jambes au-dessus des ruines encore fumantes et ne bougea plus d’un millimètre. La position qu’il arbore aujourd’hui est celle qu’il a adoptée il y a plus de 1 000 ans de cela.

Le second à surgir de l’atelier de Ney fut nommé le Phénix, Seigneur des Cieux. Les témoins de l’époque parlent d’un aigle de plus de 30 mètres d’envergure, de couleur rouge sang, et crachant un « feu purificateur ». A peine fut-il sorti de l’atelier qu’il prit son envol et alla pulvériser purement et simplement l’intégralité de l’armée Gordéanne de son souffle. Tous les hommes, chevaux, bâtiments et pièces d’artilleries qui faisaient route vers Tafamé furent réduit en cendre. Rien ne resta de la puissance militaire de la Gordea. Cette nation a gardé un souvenir très vif de cet oiseau, qui a d’ailleurs inspiré nombres d’insultes et malédictions dans leur langue.

Nous avions longtemps cru que le Phénix avait disparu sans laisser de trace. Cependant, il nous est réapparu il y a peu : récemment nos meilleurs savants ont détecté dans la magnétosphère un satellite ressemblant fortement à un immense oiseau aux ailes déployées. Le Phénix veille sur nous depuis les cieux.

Le dernier des Golems fut nommé le Léviathan, Gardien des Mers. Personne ne sait vraiment à quoi il ressemble. Nous savons juste qu’il vit tapi au fond de la mer et qu’il a coulé dans cette même journée fatidique toute la flotte Géhenne. Pas un seul bateau appartenant à ce peuple ne fut épargné. Aucun corps ne fut retrouvé et très vite la légende voulut que ce Golem se nourrisse des corps des marins perdus en mers. Personne ne sait où trouver le Léviathan. Il est très probable qu’il sommeille au fond d’un profond abysse bercé par les bruits transportés par l’eau et les courants dans son domaine.

Les Golems avaient exécuté l’ordre que Ney leur avait donné : aucune guerre d’aucune sorte n’eut lieu ce jour-là. Malheureusement, Ney n’avait sûrement pas prévu la façon dont les Golems s’acquitteraient de cette tâche. Hébété par les évènements qui avaient précédé leurs créations ainsi que sentant sa mort approcher, il n’avait pas pu donner de directives précises à ses serviteurs. Des milliers de gens étaient morts en une seule journée… Néanmoins, au sens strict du terme, Ney avait ramené la paix.

Aujourd’hui encore, ce Trio de légende veille sur notre peuple. Les ordres de Ney résonnent encore dans le crâne de ces Golems ! Il nous est impossible de vouloir la guerre sans déclencher leur courroux et nous voir annihilés par ces Êtres suprêmes.

Ney n’a pas fait une erreur en déchaînant ce Trio ! Il nous a montré la voie !

Aucune guerre ne doit voir le jour ! Son projet de paix est un succès ! Aujourd’hui, c’est grâce à ce génial inventeur que nous pouvons goûter à mille ans de paix ininterrompue !

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