Chapitre 2 : Yongène, pour vous servir


Je retiens à grand peine un bâillement. La légende de Tafamé, tout le monde la connaît.

On a tous lu étant gamins le discours de Ney, on a tous entendu raconter l’histoire funeste de cette ville. Ce discours grandiloquent n’était pas obligatoire.

D’autant plus que sa version de la légende n’est pas des plus captivantes. Mon grand frère en avait une qui filait la chair de poule, où le Berseker poursuivait les petits enfants pour les manger tout crus. Là on écoutait.

 

En plus, à force d’écouter les différentes versions de l’histoire, parfois contradictoires, j’ai cru trouver quelques incohérences inhérentes même à la légende.

Soyons francs, les golems ont existé, ok. Il y assez de traces écrites dans toute les bibliothèques de ce monde et même en Géhen pour que ceci ne soit pas remis en doute. Mais ils sont sensés retourner à la poussière quand leur maître meurt. Or ces trois gros Golems ont commencé leur boulot une fois que Ney, leur maître, était mort.

En plus, même en admettant que Ney n’était pas tout à fait mort au moment des faits et qu’en réalité il agonisait pendant que les Golems massacraient tout ce qui bougeait, comment expliquer que le Berserk se trouve toujours entier sur un piton rocheux à l’endroit même où s’élevait Tafamé ? Parce que mille quatre ans après les faits, il est forcément mort, le Ney ! Et ce Golem devrait être poussière.

Tout cela n’a que très peu de sens à mes yeux. Les évènements de la légende sont en totale contradiction avec toutes les théories sur le fonctionnement de ces êtres d’argile. Et donc aussi en contradiction avec la théorie la plus en vogue du moment parmi les chercheurs, celle du Cœur de golem.

 

Et puis, comment admettre que Ney, toujours présenté comme un pacifiste enragé, ait oublié d’inclure ses clauses restrictives pacifiques quand il a façonné ses Golems ? Là encore, il y a des gens qui ont une réponse toute faite : Ney n’appliquait jamais ses clauses à ses propres golem car il était certain de ne jamais les utiliser pour faire le mal. Mouais. Ça tient moyen comme argument.

 

En bref, selon moi, la légende de Tafamé telle qu’on la raconte tient du conte pour enfant. La seule raison pour laquelle on la pense véridique, c’est à cause de la gigantesque statue de loup-garou au niveau de l’antique Tafamé. Par ailleurs, le soi-disant Phénix qui volerait depuis mille ans dans l’espace, j’y crois moyennement. C’est les scientifiques de la Nouvelle-Gordéa qui ont fait cette découverte. Ce peuple est un des plus attaché à l’Eglise de Ney. Cela ne m’étonnerait pas que ses scientifiques aient essayé de déformer les résultats de leur recherche de manière à présenter ce qui pourrait parfaitement être un petit satellite naturel comme étant un immense oiseau de feu1.

Je sens que je divague. Reconcentrons-nous.

 

Je suis à Mircapolis en tant qu’ambassadeur pour le pays d’Orst. L’Assemblée des nations de l’Union s’est toujours tenue ici. Il faut dire que c’est un lieu qui, d’un point de vue géographique, est très pratique. Situé plus ou moins au milieu du continent austral et construit sur les berges de la plus grande voie navigable de cette terre, c’est le lieu idéal pour rassembler des gens venus des quatre coins du continent.

L’Union… Ce terme a été choisi pour désigner le ramassis de petits pays qui se sont créés après l’éclatement de la Gordea, ainsi que du Lintro qui a rejoint l’Union sur le tard2. De ce côté de la mer Géhenne, seul l’empire de Cryn n’a pas rejoint l’Union.

L’Assemblée de l’Union est convoquée lorsque des crises internationales se profilent. La plupart du temps, il s’agit de prêter main-forte à la Vassie ou à l’Horgne, deux pays ayant hérité de territoires extrêmement peu cléments et faisant régulièrement face à des catastrophes climatiques, à des pénuries d’eau ou de nourriture. En tant que plus proche voisin de la Vassie, nous leur venons régulièrement en aide mais, quelques fois, pouvoir emprunter dans les greniers de la Nouvelle-Gordea ou de Lintro est bien pratique. Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte tout ça, ce n’est absolument pas le sujet de la réunion de ce jour.

Pour tout dire, c’est moi qui ai sollicité cette Assemblée extraordinaire. Bien que le Berserk soit toujours debout et que la plupart des dirigeants sont certains qu’aucun conflit ne peut éclater, je peux vous assurer qu’une guerre, tout ce qu’il y a de plus réelle, va nous tomber sur le coin du crâne.

 

En ce moment même, le Grand Prêtre de l’Eglise de Ney est à la tribune. Ce Ney est quand même très fort. De son vivant, il a toujours tout fait pour se montrer discret et minimiser l’impact de ses travaux3. Et à sa mort, des gens en sont venus à l’adorer tel un Dieu.

Cette Eglise est, en temps normal, plutôt inoffensive. Ses croyants s’en tiennent au précepte de base de la vie de Ney : soit pacifique et gentil. Par conséquent, cette secte religieuse a toujours été tolérée avec un certain je-m’en-foutisme puisqu’ils n’ont, jusqu’ici, jamais fait de vague.

Mais aujourd’hui, leur représentant est venu jusqu’à l’Assemblée pour nous les briser menues. Il assène sur tous les tons possibles que mener une coalition en guerre contre l’Empire de Cryn serait une erreur parce qu’on réveillerait à coup sûr le courroux des Serviteurs de Ney. Il me faut admettre que la plupart des gens l’écoutent. Tout le monde a déjà vu au moins une photo du Berserk. Se dire que cette chose-là pourrait se remettre à bouger et raser tout ce qui bouge n’a rien de rassurant. En plus le Berserk est censé être le « moins pire » des trois Golems. Je comprends les peurs superstitieuses de certains des dirigeants.

Mais haut les cœurs ! Ça fait mille ans qu’il n’a pas bougé et on n’est même pas sûr qu’il le puisse encore. Il faut à tout prix surmonter cette peur irrationnelle et monter une armée contre le Cryn. Car cet Empire, mené par une folle assoiffée de conquête4, se passera du luxe d’avoir peur et s’apprête à venir tout droit nous écraser. Golems ou pas Golems.

 

« …Et c’est pour cela qu’il est vain de se mettre en marche contre l’Empire de Cryn ! Ce serait contre la volonté de Ney ! L’armée de l’Empereur s’en rendra compte le jour où elle subira le courroux pacificateur du Trio de légende ! Pour avoir osé déclencher une guerre ! L’Orst n’est absolument pas en danger ! Dès que l’armée crynienne déclarera la guerre à son voisin, les Golems se réveilleront et détruiront cette armée comme ils ont détruit les armées du Géhen et de la Gordéa jadis ! L’Orst sera sauvé sans avoir à bouger le petit doigt ! Je comprends votre volonté d’aider votre voisin, votre allié, mais en fournissant des hommes à l’Orst, vous ne feriez qu’attirer la colère des Golems sur votre propre pays ! »5

 

Le vieux vient de finir son discours. Il a quand même réussi à placer « courroux pacificateur ». C’est très fort.

 

- Nous vous remercions pour votre intervention mon père. Monsieur Yongène Martre est appelé à plaider à la tribune. »

 

C’est à mon tour. Plaider pour une entrée en guerre alors que ce croûton vient de transformer l’Assemblée en un regroupement de trouillards, ça ne va pas être de la tarte.

Le fait est que très peu de pays prennent encore la légende de Tafamé au sérieux. En réalité, le seul pays du continent à ne pas avoir d’armée est la Nouvelle-Gordea. Ce pays est entièrement sous la coupe de l’Eglise de Ney et de ses idées pacifiques. L’idée même de paraître hostile leur est inconcevable. C’est dommage parce qu’un gros pays comme celui-ci aurait de belles ressources militaires.

Le reste des pays de l’Union entretiennent une armée plus ou moins bien équipée. Néanmoins, au-sein même de l’Union, aucun pays n’oserait se servir de sa force de frappe contre un de ses voisins. Une bonne entente règne et attaquer un pays serait l’assurance de se mettre à dos le reste de l’Union. Et puis par-dessus tout, une guerre ne serait pas économiquement viable pour d’aussi petits pays. Pour l’instant, ces armées ne servent qu’à montrer les muscles à ses voisins et aider les civils en cas de crise humanitaire. Cependant, le but inavoué de toutes ces armées est en réalité de pouvoir un jour aller attaquer le Géhen et implanter des colonies là-bas. Le continent occidental est tellement riche que, même de ce côté-ci de la mer, leurs ors et pierres précieuses arrivent à faire briller de convoitises les yeux des puissants.

Mais voilà. Les Golems. Le principe de précaution ultime. Si on met une armée sur pied et qu’elle se fait déchiqueter au moment même de se mettre en marche, ce serait un terrible gâchis. Par conséquent, personne ne fait rien. Mais tout le monde entretient une armée pour le jour où nous n’aurons plus rien à craindre de ces Golems. Vu la bande de poltrons qui s’est ratatinée dans leurs sièges durant le monologue du Prêtre, la colonisation n’est pas pour demain… Mais notre pays a besoin de leur armée. Ici et maintenant. Et ce pour un but bien plus noble que le pillage du Géhen.

 

Je croise le Prêtre sur les marches menant à la tribune de l’amphithéâtre. Je n’ai jamais apprécié ce bonhomme mais de près c’est encore pire. J’ai toujours pensé que les pacifistes étaient des petits rondouillards joviaux qui aimaient faire des câlins. Ce n’est pas le cas du Grand Prêtre en tout cas. Cet homme est d’assez petite taille, chauve et a un physique somme toute assez banal. Mais ce qui frappe c’est son visage. C’est un visage tout en longueur et très fin. On se demande comment on a pu y mettre de front deux yeux et un nez à la même hauteur. Ses traits sont taillés à la serpe et il se dégage de lui une aura d’intelligence. C’est le genre de personne qu’on sent habituée à arriver à ses fins, peu importe les moyens.

Ses grands yeux bleus vous scrutent avec une telle insistance qu’on dirait qu’il est capable de lire en vous comme dans un livre ouvert. Il me fout les jetons à vrai dire. En passant à côté de lui, j’essaie de ressembler le plus possible à un livre de mécanique quantique de 5ème degré6.

 

Il porte une toge verte relevée par des dessins inutilement compliqués brodés en fil d’or qui, en substance, retracent l’histoire de Tafamé. Chaque Grand Prêtre a eu son propre habit de cérémonie et plus le temps avance plus il semble que le goût vestimentaire de ces gens décline. Lorsqu’il passe devant moi en descendant les marches, je remarque qu’une pierre précieuse aussi grosse que mon poing est enchâssée dans le fermoir métallique7 qui tient sa toge. Cette pierre est d’un bleu limpide, aussi profond que peut l’être la plus profonde des abysses de nos océans. En un mot, cette pierre est magnifique. Ça doit être du Lapis-lazuli, une pierre complètement artificielle et qui demande une contribution énergétique énorme ainsi que le savoir-faire des plus grands maîtres artisans pour être créée. L’électricité qui a été consommée lors de la synthèse de cette pierre aurait pu alimenter l’intégralité du pays d’Orst pendant une semaine. Et le Trésor d’Orst ne suffirait pas à payer les artisans ayant travaillé sur un tel bijou de toute manière. Mais où vont-ils chercher tout cet argent ? Je secoue la tête. Ce n’est plus le moment de penser à ça, j’ai un show à assurer maintenant.

 

Je suis à la tribune. J’inspire un grand coup et je commence mon discours. Je vous épargnerai les détails de mon allocution. Je suis plutôt rompu à ce genre d’exercice et je captive très rapidement l’Assemblée. Au lieu de vous faire un simple résumé de ce que je suis en train de dire, laissez-moi vous brosser un rapide tableau de la situation actuelle, de ma position dans ce tableau, et de ce que je pense de tout cela8.

 

Je ne sais pas à quel point vous avez séché vos cours d’Histoire donc on va remonter assez loin. Juste après la chute de Tafamé, les nations de Gordéa et de Géhen se retrouvèrent sur la paille. Les attaques des Golems leur avaient fait perdre beaucoup d’hommes et de matériels militaires, ce qui représentait tout autant de main d’œuvre et d’argent partis en fumée.

En Géhen, cette perte de guerrières fut très vite atténuée. Seule nation sur son continent, le Géhen est une monarchie matriarcale de droit divin où tout individu de sexe masculin est considéré comme un esclave9. Tous les mâles en âge de procréer furent donc regroupés dans des espèces de « harem inversé » et les génitrices attitrées du royaume s’occupèrent du reste. En deux générations la perte démographique était absorbée et la vie reprit son cours. Le Géhen occupe encore aujourd’hui l’intégralité du continent occidental sans que les événements de Tafamé aient eu un réel impact sur la vie de son peuple.

Néanmoins, depuis ces évènements, les géhéniennes vouent une haine très peu contenue envers les habitants du continent austral. En effet, le trou dans les caisses du royaume qu’a causé l’attaque du Léviathan n’a pas plu à la classe dirigeante et tout le continent austral en fut tenu responsable. Aller en Géhen, pour tout habitant de l’Union ou de Cryn, c’est depuis la certitude de se faire tuer10.

 

Sur l’autre bout de terre de ce Monde, le continent austral, les choses se sont passées de manière légèrement différente. A l’époque, trois pays y coexistaient déjà : le Lintro, une oligarchie mollassonne qui avait laissé Tafamé et ses richesses leur échapper, la Gordéa qui occupait les trois quarts du territoire et le Cryn, embryon de l’Empire que l’on connait aujourd’hui.

 

Chose amusante à savoir sur le Cryn : leur Empereur est élu. Cette élection se déroule de la manière suivante : l’Empereur en fonction et le candidat se voient remettre chacun une dizaine de paysans11 sans aucune formation militaire. Les deux prétendants au trône doivent alors transformer ces gens en soldats. Après trois mois d’entraînement, les vingt gladiateurs sont lâchés dans une arène et l’équipe encore debout à la fin donne la victoire à son candidat. Ce combat rituel ne peut avoir lieu qu’une fois tous les cinq ans et qu’à la condition qu’un candidat se déclare, remettant en jeu la couronne de l’Empereur. C’est encore d’actualité et les cryniens en tirent une certaine fierté : selon eux, cela permet d’être certain que le meilleur stratège de leur époque est effectivement assis sur le trône. Personnellement, je n’y vois qu’un massacre d’innocents institutionnalisé. Bref, passons.

Au moment où la Gordéa perdit la quasi-totalité de ses troupes armées à cause du Phénix, les vautours se jetèrent sur le cadavre de ce pays voué à disparaître.

Le Cryn fit donc main basse sur une partie des terres de la Gordéa attenantes à son territoire et prit le contrôle de la chaîne des montagnes d’Hanror. Conscients que si leur Empire s’étendait trop, il leur serait impossible d’assurer l’ordre sur l’entièreté du territoire, leur prise de la Gordéa s’arrêta assez sagement.

Le Lintro, quant à lui, n’eut pas cette sagesse et essaya d’absorber l’intégralité de la Gordéa en y envoyant ses troupes. L’oligarchie en place voyait sûrement là un moyen d’accroître ses richesses personnelles. Pensez donc : un continent entier où il leur serait possible de prélever des impôts de façon totalement arbitraire ! Le pied !

Mais ce que les stratèges de Cryn avaient évité en limitant leur expansion arriva bel et bien au Lintro. Des révoltes contre cet envahisseur opportuniste enflammèrent l’intégralité des territoires occupés. Le Lintro, bien trop faible pour contrôler un si grand territoire, ne put rien y faire. Le souvenir des Golems était de toute manière bien trop vivace et elle n’essaya même pas de mater les mouvements de rébellion. Elle se contenta de se retirer de la Gordéa et se réfugia la queue entre les jambes derrière ses frontières originelles. Ce qui restait de la Gordéa éclata alors en neuf différents Etats dont certains ne sont pas plus grand que le fut Tafamé à l’époque.

Ces petites et faibles nations comprirent très vite qu’aucune d’entre elles ne pouvait être auto-suffisantes ou faire face à Cryn et se regroupèrent très vite. C’est le regroupement de ces neuf Etats, puis du Lintro, qui est nommé l’Union. Tout cela s’est passé il y a environ neuf cent ans et plus rien n’a bougé depuis lors.

 

Ce qui nous amène à la situation actuelle. Les dirigeants de Cryn ont été un peu trop doués ces dernières décennies et leur peuple est très riche, extrêmement bien organisé, mais surtout beaucoup trop nombreux. Le bout de terre que le Cryn occupe ne suffit plus et ses habitants en sont réduits à creuser des logements dans les montagnes du Hornan. La construction de ces habitations troglodytes est un gouffre financier pour l’Empire et un gâchis de ressource monumental. Par ailleurs, ne trouvant pas de place où loger dans leur propre pays, beaucoup de Cryniens se sont expatriés dans les pays de l’Union et nous avons tout fait pour favoriser la venue de ce peuple fier et intelligent dans nos contrées. Tout ceci reste cependant insuffisant pour absorber le choc démographique qu’est en train de vivre l’Empire de Cryn.

Et c’est en partie pour ces raisons que leur nouvelle Empereur12 a élaboré un projet censé pallier à la surpopulation de son pays. Ce projet consiste en une annexion pure et simple d’un pays frontalier.

Elle a le choix entre envahir l’Orst ou la Vassie. La Vassie est juste une immense toundra désertique où rien ne pousse. Sa population est en majorité nomade et survit uniquement grâce à la chasse à l’élan et aux phoques. Ce n’est pas franchement le pays rêvé. Or, et bien qu’il n’y ait qu’un fleuve qui sépare les deux pays, l’Orst est une terre bien plus clémente et dispose d’immenses plaines fertiles cultivables et cultivées13. Le choix du pays à envahir ne se pose même pas. L’Empereur est en train de rassembler son armée et s’apprête à marcher sur l’Orst.

Et c’est ici que je rentre en jeu.

 

Je suis Yongène Martre14 et je suis le Premier Conseiller du pays d’Orst.

Ce rôle de Premier Conseiller consiste à tirer les ficelles de la marionnette présidentielle. Le président n’est qu’un pantin que l’on change de temps à autre uniquement pour faire croire aux habitants qu’ils vivent dans une démocratie. Cela a toujours été les Conseillers qui ont tenu le pouvoir. Être le Premier des Conseillers signifie que j’ai très peu à tirer sur les ficelles pour voir l’exécutif se mettre en branle.

Puisque l’Orst est une nation de l’Union ayant le malheur d’avoir une frontière commune avec le Cryn, l’équation nous est vite apparue dans sa plus grande simplicité : si l’armée de Cryn avance et veut annexer notre pays, nous n’avons aucunement les moyens de résister. Nous n’avons jamais eu les moyens ni humains ni militaires pour nous défendre contre une invasion d’un pays aussi puissant. J’ai donc demandé une réunion de l’Assemblée afin de monter une coalition contre cet envahisseur. Mon appel a reçu un accueil très mitigé. Entre les nations qui ne veulent pas se mouiller, et celles ayant une vue imprenable sur le Berserk et les souvenirs qui vont avec, peu de dirigeants étaient a priori d’accord pour nous prêter main forte. Et avec tout le respect que je dois au Riméarois, ce n’est pas avec leurs cent paysans, même motivés, que nous allons repousser une armée ultra-préparée. Non, il me faut l’appui de la Xarn et du Lintro, les autres suivront.

Je savais depuis le début qu’il allait falloir être convaincant. Mais ce foutu Prêtre a ravivé les souvenirs de tous ces couards et maintenant il va falloir que je mette les bouchées doubles pour convaincre qui que ce soit15.

 

J’en étais là, à transpirer dans mon costard sur mesure, à essayer de convaincre des dirigeants bedonnants de se bouger le cul.

 

«… rendez-vous compte : Vous laisseriez périr la nation d’Orst ! Fière nation qui a vu le jour en même temps que toutes les vôtres ! Témoin des épreuves par lesquelles nous sommes tous passé ! De plus, seriez-vous capables de vous regarder dans un miroir si vous laissez tomber les habitants d’Orst sous les baïonnettes des crynniens ?!16

-   Vous pourriez juste déposer les armes et vous laisser envahir. Les Golems vous protégeront et écraseront l’Empire de toute manière. Cela épargnerait un grand nombre de victimes.

Je cherche du regard celui qui m’a coupé. Putain. C’est ce Prêtre à la noix. Il veut jouer ? Très bien. Je ne vais pas le laisser s’en sortir comme ça.

-   Cryn veut agrandir son territoire, pas augmenter son nombre d’habitants ! Que nous nous défendions ou non, le projet de l’Empereur est de tous nous éliminer ! Encore une fois, seriez-vous capables de vous regarder dans un miroir en vous disant que vous avez laissé périr des femmes et des enfants sous les coups des sanguinaires soldats de Cryn ?!

Le Prêtre est sur le point de répliquer mais est interrompu par des chants guerriers où il est question de découper la virilité des cryniens et de la manger avec du ketchup. Ça commence à s’agiter dans le fond. Mes bons amis de Riméar. Merci d’avoir cloué le bec à ce religieux de malheur.

Je poursuis alors de plus belle. Ils sont à deux doigts de se laisser convaincre mais encore une chose les retient.

 

« Mes chers collègues, je sais ce que vous ressentez. Vous voulez nous aider, je le sais. Mais vous avez peur des Golems. Je peux néanmoins vous assurer que vous n’avez rien à craindre de leur part ! Ce ne sont que des statues sans aucun pouvoir, si ce n’est celui d’insinuer en vous une peur superstitieuse…

Je continue sur ma lancée. En les traitants de manière plus ou moins subtile de débiles ignorants, j’arrive à convaincre la plupart de ces dirigeants vaniteux et imbus de leur personne. C’est l’heure du coup de grâce. Ça passe ou ça casse.

« … Je vous propose donc de vous prouver que vous n’avez rien à craindre des Golems, et ceci d’une manière très simple…

Je retiens mon souffle. Pourvu que ça marche. Tout le monde est suspendu à mes lèvres.

-   … En mettant définitivement hors d’état de nuire le Berserk et en s’assurant ainsi contre toute représailles, ne fussent-elle que cauchemardées par certains d’entre vous !

La foule est muette. Quelques personnes chuchotent entre elles. Personne n’a vraiment l’air de comprendre ce que j’ai voulu dire. Je suis loin du tumulte que j’avais espéré soulever. Le seul qui semble avoir compris ce que je voulais dire est le Grand Prêtre de l’Eglise de Ney. Il est tout pâle et semble être sur le point de s’évanouir. C’est finalement lui qui reprend la parole.

-   Que voulez-vous dire par « mettre définitivement hors d’état de nuire » ?

-   C’est simple pourtant : Je veux littéralement réduire en miette le Golem à coups d’explosifs. Si je vous montre qu’il est possible de réduire à néant le Cauchemar de la Terre, auriez-vous encore une quelconque raison de redouter les deux autres Golems ?

Mon tumulte tant attendu commence à croître. Le vieux Prêtre a repris des couleurs et il sourit maintenant. A croire que ma proposition de détruire un des piliers de sa religion lui fait plaisir. C’est des plus étranges. Mais je n’ai pas le temps d’approfondir le sujet. Les représentants de la Nouvelle-Gordea ont à peine eu le temps d’entendre la fin de ma phrase qu’ils se sont mis à m’invectiver.

-   Vous n’êtes pas sérieux ?! Détruire le Berserk ? C’est tout un pan de notre histoire que vous vous proposez de réduire en miette ! C’est le sacrifice de toute une génération qui serait balayée de la mémoire collective par un tel acte !

 

En même temps je m’y attendais. L’Eglise de Ney est la religion majoritaire dans cette région du continent. Contrairement au chef de leur Eglise, eux, ils réagissent comme prévu.

-   Messieurs, messieurs calmez-vous. Nous vivons dans la peur constante de ces trois Golems depuis plus de mille ans. Ils nous empêchent littéralement d’avancer ! Regardez la situation en face : il n’y pas que Cryn qui souffre de surpopulation ! Nous sommes tous en train de suffoquer ! Nos ressources sont limitées ! Bientôt, nous ne pourrons plus subvenir aux besoins de nos peuples ! Pourtant, nous avons un continent entier de l’autre côté de la mer, peuplé de sauvages, de femmes sans aucune morale ! Nos pays seraient capables de conquérir cette terre, de profiter de ses richesses, de réduire son peuple en esclavage ! Nous pourrions tous accroître considérablement nos richesses et faire avancer nos technologies et nos sociétés grâce à cet argent durement gagné ! Soyez francs et dites-moi qui n’a jamais pensé à l’immense opportunité qu’une colonisation du Géhen, même partielle, représenterait !

Et pourtant personne ne l’a jamais fait. Pourquoi ? Parce que vous avez peur de trois stupides statues d’argile construites il y a mille ans de cela ! Et aujourd’hui, avant même de pouvoir s’avancer vers Géhen, nous devons réfréner les ardeurs de notre plus proche voisin : le Cryn ! Prêtez-moi vos forces. Je vous montrerai que la guerre, faite à des fins de justice et de paix, ne sera punie par aucun des Golems ! Le Berserk détruit sera une preuve de l’assentiment de vos Dieux à ce conflit !

Et contrairement à ce que vous dites, chers collègues de la Nouvelle-Gordea, je pense sincèrement que détruire ce Golem serait rendre hommage aux anciennes générations ! Ce serait leur montrer que leur sacrifice n’a pas été vain et que nous avons compris comment faire la guerre ! Que la guerre est légitime si elle est faite au nom de motifs moraux supérieurs ! Que notre détermination transcende les objets terrestres, fussent-ils en argile et mesurant dix mètres de haut ! La mémoire de nos ancêtres persistera toujours ! Dans nos livres d’Histoire, sur les fresques que tous nos artistes ont toujours gravées, à travers nos exploits futurs ! Je propose tout simplement, en gardant en mémoire ce qu’il y a derrière nous, de finalement avancer vers un futur meilleur !

 

Je me suis un peu emporté. Mais ça a l’air de porter ses fruits. Même la Nouvelle-Gordea a l’air de s’être laissée convaincre. Les gars de Riméar sont en train de sauter sur leurs sièges en levant les poings et en criant des chants guerriers. J’adore ces gars. Ils ont le plus petit pays du continent mais leur athéisme convaincu et leur scepticisme permanent à propos de la Légende de Tafamé les rend vraiment aptes à dégommer tout ce qui a rapport de près ou de loin à Ney. Les autres nations sont en grand conciliabule. Tous voudraient porter leurs yeux vers Géhen et ses terres que les racontars décrivent comme extrêmement riches. Mais tous ne sont pas aussi motivés que Riméar à déclencher le potentiel courroux des Golems.

Le maître de l’Assemblée tente vainement de reprendre la parole. Je suis toujours à mon pupitre et je n’arrive pas à m’empêcher de sourire. C’est dans la poche. Selon nos espions17, le Cryn ne prévoit pas de rentrer en guerre avant deux bon mois. Notre armée est déjà mobilisée et nous avons de quoi accueillir tous les renforts imaginables. Si on procède à la destruction du Golem dans les deux semaines qui viennent, on pourra accueillir et mobiliser dans les temps les renforts de l’Union et gentiment botter le cul de cette Empereur à la noix.

Le maître de l’Assemblée, à grands coups de marteau sur sa table, a enfin réussi à rétablir un silence relatif.

« Merci Monsieur Martre, vous pouvez retourner à votre place. J’appelle le Président Jensen de Riméar pour apporter son opinion à propos de ce problème épineux.

 

Le reste de la conférence est jouissif à regarder. Chacune des nations présentes se plie une à une à mon désir. Nous aurons nos renforts, à la condition que le Berserk soit effectivement réduit en mille morceaux. Ça, j’en fais mon affaire. Pour tout dire, j’ai déjà une équipe d’ingénieurs et de maîtres artificiers prêts à se lancer. Ils attendaient juste le feu vert de l’Union. Au moment même où l’Assemblée se termine, j’obtiens l’autorisation de pénétrer dans la Nouvelle-Gordéa avec toutes les armes que j’estime nécessaires pour la destruction du Berserk. L’encre n’est pas encore sèche en bas du traité que mon équipe a décollé d’Orst. Je les retrouverai sur le site de Tafamé demain à l’aube. Mes gars et moi, on a du pain sur la planche.




1Evidemment, vous l’aurez deviné, je suis athée.

2Il m’a toujours semblé qu’il y avait une certaine ironie à nommer « Union » ce rassemblement de pays issus d’une volonté de ne justement plus être unis dans le même royaume.

3Alors que ses papiers que l’on a retrouvés ont montré que c’était proprement un génie en avance de quatre siècles sur son temps.

4Et de sang, à n’en point douter.

5Conseil d’ami : se méfier des personnes qui finissent toutes leurs phrases par des points d’exclamations.

6Comme ça, s’il arrive à lire en moi, il y a des chances qu’il n’y comprenne que dalle.

7Le métal en question, c’est de l’or, bien évidemment.

8Le concept de quatrième mur m’a toujours paru barbant.

9Géhen n’utilisait même pas de golems à l’époque : pourquoi s’encombrer de machines alors qu’on a des hommes ?

10Et préalablement violé si vous êtes un homme.

11Paysans qui n’ont jamais rien demandé à personne et qu’on vient arracher à leur foyer comme si c’était la chose la plus normale du monde.

12Nota bene : c’est bien une femme en ce moment à la tête de Cryn. Mais on dit bien Empereur, pas d’erreur. La charge de dirigeant porte ce nom, quel que soit le genre de la personne au pouvoir.

13Nous sommes aussi mondialement connus pour notre production laitière. Les fromages d’Orst sont les meilleurs du continent austral.

14Oui je sais, ça craint comme nom. On ne choisit malheureusement pas son prénom et mes parents avaient un goût assez douteux à ce sujet. Il aurait fallu demander à mon frère Philonmène, paix à son âme, ce qu’il en pensait de tout ça.

15Note à moi-même : il faut que je trouve qui a invité le Prêtre à plaider pendant cette séance, que je lui casse la figure.

16Oubliez ce que j’ai dit sur les points d’exclamations.

17Qui font un boulot remarquable, force à eux.

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