Je retiens à grand peine un bâillement. La légende de Tafamé,
tout le monde la connaît.
On a tous lu étant gamins le discours de Ney, on a tous
entendu raconter l’histoire funeste de cette ville. Ce discours grandiloquent
n’était pas obligatoire.
D’autant plus que sa version de la légende n’est pas des plus captivantes. Mon grand frère en avait une qui filait la chair de poule, où le Berseker poursuivait les petits enfants pour les manger tout crus. Là on écoutait.
En plus, à force d’écouter les différentes versions de
l’histoire, parfois contradictoires, j’ai cru trouver quelques incohérences
inhérentes même à la légende.
Soyons francs, les golems ont existé, ok. Il y assez de
traces écrites dans toute les bibliothèques de ce monde et même en Géhen pour
que ceci ne soit pas remis en doute. Mais ils sont sensés retourner à la
poussière quand leur maître meurt. Or ces trois gros Golems ont commencé leur
boulot une fois que Ney, leur maître, était mort.
En plus, même en admettant que Ney n’était pas tout à fait
mort au moment des faits et qu’en réalité il agonisait pendant que les Golems
massacraient tout ce qui bougeait, comment expliquer que le Berserk se trouve
toujours entier sur un piton rocheux à l’endroit même où s’élevait
Tafamé ? Parce que mille quatre ans après les faits, il est forcément mort,
le Ney ! Et ce Golem devrait être poussière.
Tout cela n’a que très peu de sens à mes yeux. Les
évènements de la légende sont en totale contradiction avec toutes les théories
sur le fonctionnement de ces êtres d’argile. Et donc aussi en contradiction
avec la théorie la plus en vogue du moment parmi les chercheurs, celle du Cœur
de golem.
Et puis, comment admettre que Ney, toujours présenté comme
un pacifiste enragé, ait oublié d’inclure ses clauses restrictives pacifiques quand
il a façonné ses Golems ? Là encore, il y a des gens qui ont une réponse
toute faite : Ney n’appliquait jamais ses clauses à ses propres golem car
il était certain de ne jamais les utiliser pour faire le mal. Mouais. Ça tient
moyen comme argument.
En bref, selon moi, la légende de Tafamé telle qu’on la
raconte tient du conte pour enfant. La seule raison pour laquelle on la pense
véridique, c’est à cause de la gigantesque statue de loup-garou au niveau de
l’antique Tafamé. Par ailleurs, le soi-disant Phénix qui volerait depuis mille ans
dans l’espace, j’y crois moyennement. C’est les scientifiques de la
Nouvelle-Gordéa qui ont fait cette découverte. Ce peuple est un des plus
attaché à l’Eglise de Ney. Cela ne m’étonnerait pas que ses scientifiques aient
essayé de déformer les résultats de leur recherche de manière à présenter ce
qui pourrait parfaitement être un petit satellite naturel comme étant un
immense oiseau de feu1.
Je sens que je divague. Reconcentrons-nous.
Je suis à Mircapolis en tant qu’ambassadeur pour le pays
d’Orst. L’Assemblée des nations de l’Union s’est toujours tenue ici. Il faut
dire que c’est un lieu qui, d’un point de vue géographique, est très pratique.
Situé plus ou moins au milieu du continent austral et construit sur les berges
de la plus grande voie navigable de cette terre, c’est le lieu idéal pour
rassembler des gens venus des quatre coins du continent.
L’Union… Ce terme a été choisi pour désigner le ramassis de
petits pays qui se sont créés après l’éclatement de la Gordea, ainsi que du
Lintro qui a rejoint l’Union sur le tard2. De ce côté de la mer
Géhenne, seul l’empire de Cryn n’a pas rejoint l’Union.
L’Assemblée de l’Union est convoquée lorsque des crises
internationales se profilent. La plupart du temps, il s’agit de prêter
main-forte à la Vassie ou à l’Horgne, deux pays ayant hérité de territoires
extrêmement peu cléments et faisant régulièrement face à des catastrophes
climatiques, à des pénuries d’eau ou de nourriture. En tant que plus proche
voisin de la Vassie, nous leur venons régulièrement en aide mais, quelques
fois, pouvoir emprunter dans les greniers de la Nouvelle-Gordea ou de Lintro
est bien pratique. Je ne sais même pas pourquoi je vous raconte tout ça, ce
n’est absolument pas le sujet de la réunion de ce jour.
Pour tout dire, c’est moi qui ai sollicité cette Assemblée
extraordinaire. Bien que le Berserk soit toujours debout et que la plupart des
dirigeants sont certains qu’aucun conflit ne peut éclater, je peux vous assurer
qu’une guerre, tout ce qu’il y a de plus réelle, va nous tomber sur le coin du
crâne.
En ce moment même, le Grand Prêtre de l’Eglise de Ney est à
la tribune. Ce Ney est quand même très fort. De son vivant, il a toujours tout
fait pour se montrer discret et minimiser l’impact de ses travaux3. Et à sa mort, des gens en
sont venus à l’adorer tel un Dieu.
Cette Eglise est, en temps normal, plutôt inoffensive. Ses
croyants s’en tiennent au précepte de base de la vie de Ney : soit
pacifique et gentil. Par conséquent, cette secte religieuse a toujours été
tolérée avec un certain je-m’en-foutisme puisqu’ils n’ont, jusqu’ici, jamais
fait de vague.
Mais aujourd’hui, leur représentant est venu jusqu’à
l’Assemblée pour nous les briser menues. Il assène sur tous les tons possibles
que mener une coalition en guerre contre l’Empire de Cryn serait une erreur
parce qu’on réveillerait à coup sûr le courroux des Serviteurs de Ney. Il me
faut admettre que la plupart des gens l’écoutent. Tout le monde a déjà vu au
moins une photo du Berserk. Se dire que cette chose-là pourrait se remettre à
bouger et raser tout ce qui bouge n’a rien de rassurant. En plus le Berserk est
censé être le « moins pire » des trois Golems. Je comprends les peurs
superstitieuses de certains des dirigeants.
Mais haut les cœurs ! Ça fait mille ans qu’il n’a pas
bougé et on n’est même pas sûr qu’il le puisse encore. Il faut à tout prix surmonter
cette peur irrationnelle et monter une armée contre le Cryn. Car cet Empire,
mené par une folle assoiffée de conquête4, se passera du luxe
d’avoir peur et s’apprête à venir tout droit nous écraser. Golems ou pas
Golems.
« …Et c’est pour cela qu’il est vain de se mettre en
marche contre l’Empire de Cryn ! Ce serait contre la volonté de Ney !
L’armée de l’Empereur s’en rendra compte le jour où elle subira le courroux
pacificateur du Trio de légende ! Pour avoir osé déclencher une
guerre ! L’Orst n’est absolument pas en danger ! Dès que l’armée crynienne
déclarera la guerre à son voisin, les Golems se réveilleront et détruiront
cette armée comme ils ont détruit les armées du Géhen et de la Gordéa jadis !
L’Orst sera sauvé sans avoir à bouger le petit doigt ! Je comprends
votre volonté d’aider votre voisin, votre allié, mais en fournissant des hommes
à l’Orst, vous ne feriez qu’attirer la colère des Golems sur votre propre
pays ! »5
Le vieux vient de finir son discours. Il a quand même
réussi à placer « courroux pacificateur ». C’est très fort.
- Nous vous remercions pour votre intervention mon
père. Monsieur Yongène Martre est appelé à plaider à la tribune. »
C’est à mon tour. Plaider pour une entrée en guerre
alors que ce croûton vient de transformer l’Assemblée en un regroupement de
trouillards, ça ne va pas être de la tarte.
Le fait est que très peu de pays prennent encore la légende
de Tafamé au sérieux. En réalité, le seul pays du continent à ne pas avoir
d’armée est la Nouvelle-Gordea. Ce pays est entièrement sous la coupe de
l’Eglise de Ney et de ses idées pacifiques. L’idée même de paraître hostile
leur est inconcevable. C’est dommage parce qu’un gros pays comme celui-ci
aurait de belles ressources militaires.
Le reste des pays de l’Union entretiennent une armée plus
ou moins bien équipée. Néanmoins, au-sein même de l’Union, aucun pays n’oserait
se servir de sa force de frappe contre un de ses voisins. Une bonne entente
règne et attaquer un pays serait l’assurance de se mettre à dos le reste de
l’Union. Et puis par-dessus tout, une guerre ne serait pas économiquement
viable pour d’aussi petits pays. Pour l’instant, ces armées ne servent qu’à
montrer les muscles à ses voisins et aider les civils en cas de crise
humanitaire. Cependant, le but inavoué de toutes ces armées est en réalité de
pouvoir un jour aller attaquer le Géhen et implanter des colonies là-bas. Le
continent occidental est tellement riche que, même de ce côté-ci de la mer,
leurs ors et pierres précieuses arrivent à faire briller de convoitises les
yeux des puissants.
Mais voilà. Les Golems. Le principe de précaution ultime.
Si on met une armée sur pied et qu’elle se fait déchiqueter au moment même de
se mettre en marche, ce serait un terrible gâchis. Par conséquent, personne ne
fait rien. Mais tout le monde entretient une armée pour le jour où nous
n’aurons plus rien à craindre de ces Golems. Vu la bande de poltrons qui s’est
ratatinée dans leurs sièges durant le monologue du Prêtre, la colonisation
n’est pas pour demain… Mais notre pays a besoin de leur armée. Ici et
maintenant. Et ce pour un but bien plus noble que le pillage du Géhen.
Je croise le Prêtre sur les marches menant à la tribune de
l’amphithéâtre. Je n’ai jamais apprécié ce bonhomme mais de près c’est encore
pire. J’ai toujours pensé que les pacifistes étaient des petits rondouillards
joviaux qui aimaient faire des câlins. Ce n’est pas le cas du Grand Prêtre en
tout cas. Cet homme est d’assez petite taille, chauve et a un physique somme
toute assez banal. Mais ce qui frappe c’est son visage. C’est un visage tout en
longueur et très fin. On se demande comment on a pu y mettre de front deux yeux
et un nez à la même hauteur. Ses traits sont taillés à la serpe et il se dégage
de lui une aura d’intelligence. C’est le genre de personne qu’on sent habituée
à arriver à ses fins, peu importe les moyens.
Ses grands yeux bleus vous scrutent avec une telle
insistance qu’on dirait qu’il est capable de lire en vous comme dans un livre
ouvert. Il me fout les jetons à vrai dire. En passant à côté de lui, j’essaie
de ressembler le plus possible à un livre de mécanique quantique de 5ème
degré6.
Il porte une toge verte relevée par des dessins inutilement
compliqués brodés en fil d’or qui, en substance, retracent l’histoire de
Tafamé. Chaque Grand Prêtre a eu son propre habit de cérémonie et plus le temps
avance plus il semble que le goût vestimentaire de ces gens décline. Lorsqu’il
passe devant moi en descendant les marches, je remarque qu’une pierre précieuse
aussi grosse que mon poing est enchâssée dans le fermoir métallique7 qui tient sa toge. Cette
pierre est d’un bleu limpide, aussi profond que peut l’être la plus profonde
des abysses de nos océans. En un mot, cette pierre est magnifique. Ça doit être
du Lapis-lazuli, une pierre complètement artificielle et qui demande une
contribution énergétique énorme ainsi que le savoir-faire des plus grands maîtres
artisans pour être créée. L’électricité qui a été consommée lors de la synthèse
de cette pierre aurait pu alimenter l’intégralité du pays d’Orst pendant une
semaine. Et le Trésor d’Orst ne suffirait pas à payer les artisans ayant
travaillé sur un tel bijou de toute manière. Mais où vont-ils chercher tout cet
argent ? Je secoue la tête. Ce n’est plus le moment de penser à ça, j’ai
un show à assurer maintenant.
Je suis à la tribune. J’inspire un grand coup et je
commence mon discours. Je vous épargnerai les détails de mon allocution. Je
suis plutôt rompu à ce genre d’exercice et je captive très rapidement
l’Assemblée. Au lieu de vous faire un simple résumé de ce que je suis en train
de dire, laissez-moi vous brosser un rapide tableau de la situation actuelle,
de ma position dans ce tableau, et de ce que je pense de tout cela8.
Je ne sais pas à quel point vous avez séché vos cours
d’Histoire donc on va remonter assez loin. Juste après la chute de Tafamé, les
nations de Gordéa et de Géhen se retrouvèrent sur la paille. Les attaques des
Golems leur avaient fait perdre beaucoup d’hommes et de matériels militaires,
ce qui représentait tout autant de main d’œuvre et d’argent partis en fumée.
En Géhen, cette perte de guerrières fut très vite atténuée.
Seule nation sur son continent, le Géhen est une monarchie matriarcale de droit
divin où tout individu de sexe masculin est considéré comme un esclave9. Tous les mâles en âge de
procréer furent donc regroupés dans des espèces de « harem inversé »
et les génitrices attitrées du royaume s’occupèrent du reste. En deux
générations la perte démographique était absorbée et la vie reprit son cours. Le
Géhen occupe encore aujourd’hui l’intégralité du continent occidental sans que
les événements de Tafamé aient eu un réel impact sur la vie de son peuple.
Néanmoins, depuis ces évènements, les géhéniennes vouent
une haine très peu contenue envers les habitants du continent austral. En
effet, le trou dans les caisses du royaume qu’a causé l’attaque du Léviathan
n’a pas plu à la classe dirigeante et tout le continent austral en fut tenu
responsable. Aller en Géhen, pour tout habitant de l’Union ou de Cryn, c’est
depuis la certitude de se faire tuer10.
Sur l’autre bout de terre de ce Monde, le continent
austral, les choses se sont passées de manière légèrement différente. A
l’époque, trois pays y coexistaient déjà : le Lintro, une oligarchie
mollassonne qui avait laissé Tafamé et ses richesses leur échapper, la Gordéa
qui occupait les trois quarts du territoire et le Cryn, embryon de l’Empire que
l’on connait aujourd’hui.
Chose amusante à savoir sur le Cryn : leur Empereur
est élu. Cette élection se déroule de la manière suivante :
l’Empereur en fonction et le candidat se voient remettre chacun une dizaine de paysans11 sans aucune formation
militaire. Les deux prétendants au trône doivent alors transformer ces gens en
soldats. Après trois mois d’entraînement, les vingt gladiateurs sont lâchés
dans une arène et l’équipe encore debout à la fin donne la victoire à son
candidat. Ce combat rituel ne peut avoir lieu qu’une fois tous les cinq ans et
qu’à la condition qu’un candidat se déclare, remettant en jeu la couronne de
l’Empereur. C’est encore d’actualité et les cryniens en tirent une certaine
fierté : selon eux, cela permet d’être certain que le meilleur stratège de
leur époque est effectivement assis sur le trône. Personnellement, je n’y vois
qu’un massacre d’innocents institutionnalisé. Bref, passons.
Au moment où la Gordéa perdit la quasi-totalité de ses
troupes armées à cause du Phénix, les vautours se jetèrent sur le cadavre de ce
pays voué à disparaître.
Le Cryn fit donc main basse sur une partie des terres de la
Gordéa attenantes à son territoire et prit le contrôle de la chaîne des
montagnes d’Hanror. Conscients que si leur Empire s’étendait trop, il leur serait
impossible d’assurer l’ordre sur l’entièreté du territoire, leur prise de la Gordéa
s’arrêta assez sagement.
Le Lintro, quant à lui, n’eut pas cette sagesse et essaya
d’absorber l’intégralité de la Gordéa en y envoyant ses troupes. L’oligarchie
en place voyait sûrement là un moyen d’accroître ses richesses personnelles.
Pensez donc : un continent entier où il leur serait possible de prélever
des impôts de façon totalement arbitraire ! Le pied !
Mais ce que les stratèges de Cryn avaient évité en limitant
leur expansion arriva bel et bien au Lintro. Des révoltes contre cet
envahisseur opportuniste enflammèrent l’intégralité des territoires occupés. Le
Lintro, bien trop faible pour contrôler un si grand territoire, ne put rien y
faire. Le souvenir des Golems était de toute manière bien trop vivace et elle
n’essaya même pas de mater les mouvements de rébellion. Elle se contenta de se
retirer de la Gordéa et se réfugia la queue entre les jambes derrière ses
frontières originelles. Ce qui restait de la Gordéa éclata alors en neuf
différents Etats dont certains ne sont pas plus grand que le fut Tafamé à
l’époque.
Ces petites et faibles nations comprirent très vite
qu’aucune d’entre elles ne pouvait être auto-suffisantes ou faire face à Cryn
et se regroupèrent très vite. C’est le regroupement de ces neuf Etats, puis du Lintro,
qui est nommé l’Union. Tout cela s’est passé il y a environ neuf cent ans et plus
rien n’a bougé depuis lors.
Ce qui nous amène à la situation actuelle. Les dirigeants
de Cryn ont été un peu trop doués ces dernières décennies et leur peuple est très
riche, extrêmement bien organisé, mais surtout beaucoup trop nombreux. Le bout
de terre que le Cryn occupe ne suffit plus et ses habitants en sont réduits à
creuser des logements dans les montagnes du Hornan. La construction de ces
habitations troglodytes est un gouffre financier pour l’Empire et un gâchis de
ressource monumental. Par ailleurs, ne trouvant pas de place où loger dans leur
propre pays, beaucoup de Cryniens se sont expatriés dans les pays de l’Union et
nous avons tout fait pour favoriser la venue de ce peuple fier et intelligent
dans nos contrées. Tout ceci reste cependant insuffisant pour absorber le choc
démographique qu’est en train de vivre l’Empire de Cryn.
Et c’est en partie pour ces raisons que leur nouvelle Empereur12 a élaboré un projet censé
pallier à la surpopulation de son pays. Ce projet consiste en une annexion pure
et simple d’un pays frontalier.
Elle a le choix entre envahir l’Orst ou la Vassie. La Vassie
est juste une immense toundra désertique où rien ne pousse. Sa population est
en majorité nomade et survit uniquement grâce à la chasse à l’élan et aux
phoques. Ce n’est pas franchement le pays rêvé. Or, et bien qu’il n’y ait qu’un
fleuve qui sépare les deux pays, l’Orst est une terre bien plus clémente et
dispose d’immenses plaines fertiles cultivables et cultivées13. Le choix du pays à
envahir ne se pose même pas. L’Empereur est en train de rassembler son armée et
s’apprête à marcher sur l’Orst.
Et c’est ici que je rentre en jeu.
Je suis Yongène Martre14 et je suis le Premier
Conseiller du pays d’Orst.
Ce rôle de Premier Conseiller consiste à tirer les ficelles
de la marionnette présidentielle. Le président n’est qu’un pantin que l’on
change de temps à autre uniquement pour faire croire aux habitants qu’ils
vivent dans une démocratie. Cela a toujours été les Conseillers qui ont tenu le
pouvoir. Être le Premier des Conseillers signifie que j’ai très peu à tirer sur
les ficelles pour voir l’exécutif se mettre en branle.
Puisque l’Orst est une nation de l’Union ayant le malheur
d’avoir une frontière commune avec le Cryn, l’équation nous est vite apparue
dans sa plus grande simplicité : si l’armée de Cryn avance et veut annexer
notre pays, nous n’avons aucunement les moyens de résister. Nous n’avons jamais
eu les moyens ni humains ni militaires pour nous défendre contre une invasion
d’un pays aussi puissant. J’ai donc demandé une réunion de l’Assemblée afin de
monter une coalition contre cet envahisseur. Mon appel a reçu un accueil très
mitigé. Entre les nations qui ne veulent pas se mouiller, et celles ayant une
vue imprenable sur le Berserk et les souvenirs qui vont avec, peu de dirigeants
étaient a priori d’accord pour nous prêter main forte. Et avec tout le respect
que je dois au Riméarois, ce n’est pas avec leurs cent paysans, même motivés,
que nous allons repousser une armée ultra-préparée. Non, il me faut l’appui de
la Xarn et du Lintro, les autres suivront.
Je savais depuis le début qu’il allait falloir être
convaincant. Mais ce foutu Prêtre a ravivé les souvenirs de tous ces couards et
maintenant il va falloir que je mette les bouchées doubles pour convaincre qui
que ce soit15.
J’en étais là, à transpirer dans mon costard sur mesure, à
essayer de convaincre des dirigeants bedonnants de se bouger le cul.
«… rendez-vous compte : Vous laisseriez périr la
nation d’Orst ! Fière nation qui a vu le jour en même temps que toutes les
vôtres ! Témoin des épreuves par lesquelles nous sommes tous passé !
De plus, seriez-vous capables de vous regarder dans un miroir si vous laissez tomber
les habitants d’Orst sous les baïonnettes des crynniens ?!16
-
Vous pourriez juste
déposer les armes et vous laisser envahir. Les Golems vous protégeront et
écraseront l’Empire de toute manière. Cela épargnerait un grand nombre de
victimes.
Je cherche du regard celui qui m’a coupé. Putain. C’est ce
Prêtre à la noix. Il veut jouer ? Très bien. Je ne vais pas le laisser
s’en sortir comme ça.
-
Cryn veut agrandir son
territoire, pas augmenter son nombre d’habitants ! Que nous nous
défendions ou non, le projet de l’Empereur est de tous nous éliminer ! Encore
une fois, seriez-vous capables de vous regarder dans un miroir en vous disant
que vous avez laissé périr des femmes et des enfants sous les coups des
sanguinaires soldats de Cryn ?!
Le Prêtre est sur le point de répliquer mais est interrompu
par des chants guerriers où il est question de découper la virilité des cryniens
et de la manger avec du ketchup. Ça commence à s’agiter dans le fond. Mes bons
amis de Riméar. Merci d’avoir cloué le bec à ce religieux de malheur.
Je poursuis alors de plus belle. Ils sont à deux doigts de
se laisser convaincre mais encore une chose les retient.
« Mes chers collègues, je sais ce que vous ressentez.
Vous voulez nous aider, je le sais. Mais vous avez peur des Golems. Je peux
néanmoins vous assurer que vous n’avez rien à craindre de leur part ! Ce
ne sont que des statues sans aucun pouvoir, si ce n’est celui d’insinuer en
vous une peur superstitieuse…
Je continue sur ma lancée. En les traitants de manière plus
ou moins subtile de débiles ignorants, j’arrive à convaincre la plupart de ces
dirigeants vaniteux et imbus de leur personne. C’est l’heure du coup de grâce.
Ça passe ou ça casse.
« … Je vous propose donc de vous prouver que vous
n’avez rien à craindre des Golems, et ceci d’une manière très simple…
Je retiens mon souffle. Pourvu que ça marche. Tout le monde
est suspendu à mes lèvres.
-
… En mettant
définitivement hors d’état de nuire le Berserk et en s’assurant ainsi contre
toute représailles, ne fussent-elle que cauchemardées par certains d’entre
vous !
La foule est muette. Quelques personnes chuchotent entre
elles. Personne n’a vraiment l’air de comprendre ce que j’ai voulu dire. Je
suis loin du tumulte que j’avais espéré soulever. Le seul qui semble avoir
compris ce que je voulais dire est le Grand Prêtre de l’Eglise de Ney. Il est
tout pâle et semble être sur le point de s’évanouir. C’est finalement lui qui
reprend la parole.
-
Que voulez-vous dire par
« mettre définitivement hors d’état de nuire » ?
-
C’est simple
pourtant : Je veux littéralement réduire en miette le Golem à coups
d’explosifs. Si je vous montre qu’il est possible de réduire à néant le
Cauchemar de la Terre, auriez-vous encore une quelconque raison de redouter les
deux autres Golems ?
Mon tumulte tant attendu commence à croître. Le vieux Prêtre
a repris des couleurs et il sourit maintenant. A croire que ma proposition de
détruire un des piliers de sa religion lui fait plaisir. C’est des plus
étranges. Mais je n’ai pas le temps d’approfondir le sujet. Les représentants
de la Nouvelle-Gordea ont à peine eu le temps d’entendre la fin de ma phrase
qu’ils se sont mis à m’invectiver.
-
Vous n’êtes pas
sérieux ?! Détruire le Berserk ? C’est tout un pan de notre histoire
que vous vous proposez de réduire en miette ! C’est le sacrifice de toute
une génération qui serait balayée de la mémoire collective par un tel
acte !
En même temps je m’y attendais. L’Eglise de Ney est la
religion majoritaire dans cette région du continent. Contrairement au chef de
leur Eglise, eux, ils réagissent comme prévu.
-
Messieurs, messieurs
calmez-vous. Nous vivons dans la peur constante de ces trois Golems depuis plus
de mille ans. Ils nous empêchent littéralement d’avancer ! Regardez la
situation en face : il n’y pas que Cryn qui souffre de
surpopulation ! Nous sommes tous en train de suffoquer ! Nos
ressources sont limitées ! Bientôt, nous ne pourrons plus subvenir aux
besoins de nos peuples ! Pourtant, nous avons un continent entier de l’autre
côté de la mer, peuplé de sauvages, de femmes sans aucune morale ! Nos
pays seraient capables de conquérir cette terre, de profiter de ses richesses,
de réduire son peuple en esclavage ! Nous pourrions tous accroître
considérablement nos richesses et faire avancer nos technologies et nos
sociétés grâce à cet argent durement gagné ! Soyez francs et dites-moi qui
n’a jamais pensé à l’immense opportunité qu’une colonisation du Géhen, même
partielle, représenterait !
Et pourtant
personne ne l’a jamais fait. Pourquoi ? Parce que vous avez peur de trois
stupides statues d’argile construites il y a mille ans de cela ! Et
aujourd’hui, avant même de pouvoir s’avancer vers Géhen, nous devons réfréner
les ardeurs de notre plus proche voisin : le Cryn ! Prêtez-moi vos
forces. Je vous montrerai que la guerre, faite à des fins de justice et de
paix, ne sera punie par aucun des Golems ! Le Berserk détruit sera une
preuve de l’assentiment de vos Dieux à ce conflit !
Et
contrairement à ce que vous dites, chers collègues de la Nouvelle-Gordea, je
pense sincèrement que détruire ce Golem serait rendre hommage aux anciennes
générations ! Ce serait leur montrer que leur sacrifice n’a pas été vain
et que nous avons compris comment faire la guerre ! Que la guerre est
légitime si elle est faite au nom de motifs moraux supérieurs ! Que notre
détermination transcende les objets terrestres, fussent-ils en argile et
mesurant dix mètres de haut ! La mémoire de nos ancêtres persistera
toujours ! Dans nos livres d’Histoire, sur les fresques que tous nos
artistes ont toujours gravées, à travers nos exploits futurs ! Je propose
tout simplement, en gardant en mémoire ce qu’il y a derrière nous, de
finalement avancer vers un futur meilleur !
Je me suis un peu emporté. Mais ça a l’air de porter ses
fruits. Même la Nouvelle-Gordea a l’air de s’être laissée convaincre. Les gars
de Riméar sont en train de sauter sur leurs sièges en levant les poings et en
criant des chants guerriers. J’adore ces gars. Ils ont le plus petit pays du
continent mais leur athéisme convaincu et leur scepticisme permanent à propos
de la Légende de Tafamé les rend vraiment aptes à dégommer tout ce qui a
rapport de près ou de loin à Ney. Les autres nations sont en grand
conciliabule. Tous voudraient porter leurs yeux vers Géhen et ses terres que
les racontars décrivent comme extrêmement riches. Mais tous ne sont pas aussi
motivés que Riméar à déclencher le potentiel courroux des Golems.
Le maître de l’Assemblée tente vainement de reprendre la
parole. Je suis toujours à mon pupitre et je n’arrive pas à m’empêcher de
sourire. C’est dans la poche. Selon nos espions17, le Cryn ne prévoit pas
de rentrer en guerre avant deux bon mois. Notre armée est déjà mobilisée et
nous avons de quoi accueillir tous les renforts imaginables. Si on procède à la
destruction du Golem dans les deux semaines qui viennent, on pourra accueillir
et mobiliser dans les temps les renforts de l’Union et gentiment botter le cul
de cette Empereur à la noix.
Le maître de l’Assemblée, à grands coups de marteau sur sa
table, a enfin réussi à rétablir un silence relatif.
« Merci Monsieur Martre, vous pouvez retourner à votre
place. J’appelle le Président Jensen de Riméar pour apporter son opinion à
propos de ce problème épineux.
Le reste de la conférence est jouissif à regarder. Chacune
des nations présentes se plie une à une à mon désir. Nous aurons nos renforts,
à la condition que le Berserk soit effectivement réduit en mille morceaux. Ça,
j’en fais mon affaire. Pour tout dire, j’ai déjà une équipe d’ingénieurs et de
maîtres artificiers prêts à se lancer. Ils attendaient juste le feu vert de
l’Union. Au moment même où l’Assemblée se termine, j’obtiens l’autorisation de
pénétrer dans la Nouvelle-Gordéa avec toutes les armes que j’estime nécessaires
pour la destruction du Berserk. L’encre n’est pas encore sèche en bas du traité
que mon équipe a décollé d’Orst. Je les retrouverai sur le site de Tafamé
demain à l’aube. Mes gars et moi, on a du pain sur la planche.
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