Chapitre 7 : Que les hostilités commencent



Nous sommes à l’entrée du col des Trois Pendus. Derrière cette montagne, c’est l’Orst. Et bientôt un champ de ruine. Cela faisait très longtemps que je n’étais pas sortie du palais. Je me rappelle pourquoi je n’aime pas ça. Il y a trop d’espace. Pas assez de mur. On ne voit pas de fin.

 

Je suis allongée dans la neige. Maîtresse aussi. C’est très froid la neige. Ça fait presque mal. Maîtresse observe avec des jumelles longue portée l’autre versant du col. Maîtresse porte un long manteau blanc imperméable qui la garde au sec. Elle a rabattu la capuche sur sa tête. Elle a un pantalon épais. Blanc aussi. Cela lui permet de se camoufler dans la neige. Même si des orstiens regardent dans notre direction, ils ne verraient rien.

 

Moi, on ne me voit pas non plus. On m’a rasé la tête pour que mes cheveux n’attirent pas l’attention. Ma peau est aussi blanche que la neige. Allongée dans la poudreuse, face dirigée vers le sol, je suis aussi invisible que Maîtresse. C’est grâce à ses soins si je peux aujourd’hui l’accompagner. Je lui en suis reconnaissante. Je suis la seule familière qui soit partie avec Maîtresse à la conquête de l’Orst. Je mesure la chance et l’honneur qui m’échoie.

 

Je me remémore ses mots. Pendant qu’elle s’appliquait à me recouvrir d’un mélange d’acide de sa composition afin de rendre ma peau plus blanche que la neige, Maîtresse m’a expliqué pourquoi elle me faisait cette faveur :

 

« Mes familiers, je vous adore tous autant que vous êtes. Mais je n’aurai pas le temps de m’occuper de vous pendant le voyage. J’aurai des conseils de guerre à tenir, des orstiens à massacrer…Etc. Ces activités peuvent te paraître futiles ma chère Nayna, j’en conviens. Mais je pense que tu comprends aussi qu’elles sont nécessaires à la conquête de l’Orst.

Je préfère donc que vous m’attendiez sagement au palais. C’est ce qui est le plus sage.

Néanmoins, le problème avec toi, ma belle, c’est que je t’apprécie un peu trop… Arrête de gigoter, voyons ! Si l’acide entre en contact avec tes yeux, tu deviendrais aveugle. Et je n’ai pas l’intention de te rendre aveugle… En tous cas pas pour l’instant.

Vois-tu, mon appétissante Nayna, je me sens très seule quand tu n’es pas là. Passer un jour entier sans pouvoir enfoncer mes ongles dans ta chair, passer des semaines entières sans pouvoir tester une de mes innovations avec toi, et je me sens des plus démunies ! Donc j’ai décidé que tu viendrais avec moi. Je ne pourrai pas m’occuper de toi convenablement mais tu seras mon rayon de soleil durant ces campagnes interminables, après ces longues conversations que j’aurais avec des officiers intellectuellement limités. Ne respire plus le temps que je mette la touche finale à ce travail… Voilà !

On part après-demain à l’aube. D’ici là, ne bouge pas de cette table. N’essaye même pas de t’asseoir, tu ne ferais que réduire à néant mes efforts de te rendre blanche comme neige. Et tu serais obligée de rester au palais. Tu ne le souhaites pas plus que moi, n’est-ce pas ?

Je viendrai te chercher. A plus tard, ma charmante Nayna. »

 

Elle avait éteint la lumière et était partie. Bien que la morsure constante des acides sur ma peau me tenaillait et m’empêchait de réellement me reposer, c’était bien l’excitation qui m’avait tenue éveillée deux jours durant. Je partais avec Maîtresse ! J’aime Maîtresse.

 

Je me ressaisis. Maîtresse a fini son observation. Elle m’ordonne silencieusement de faire demi-tour. Je la suis jusqu’au campement. Les officiers l’attendent dans la tente de commandement. Maîtresse entre. J’entre à sa suite et vais me poster dans un coin où je ne dérangerai pas.

 

« Les avant-postes orstiens sont pour ainsi dire vides. L’échec de leur Premier Conseiller à Tafamé leur a brisé les ailes. Une partie non-négligeable de l’armée orstienne a dû déserter et fuir en Vassie la queue entre les jambes. Ils sont visiblement en sous-effectif. La majorité de leurs troupes restantes doit donc être positionnée en des endroits où il est impossible de les prendre par surprise. Ils ne veulent sûrement pas risquer de perdre le peu d’hommes qu’ils leur restent dans une embuscade stupide. En tout cas, je pense que c’est ce que le Premier Conseiller aurait en tête.

Je ne pense donc pas que nous croisions âme qui vive avant de sortir du Hanror. Envoyez des éclaireurs jusqu’à la sortie des cols, pour repérer d’éventuelles traces de l’ennemi. Je doute fort qu’ils trouvent quoi que ce soit, cependant l’heure n’est plus aux suppositions mais aux certitudes.

-   Bien, votre Grandeur.

-   En sortant des montagnes, nous serons à moins de deux cent kilomètres de la capitale. Je ne serais pas surprise que le gros de leurs troupes soit déployé dans les faubourgs de Verméal. Histoire de protéger leur centre névralgique. Il faudra donc faire preuve d’une vigilance accrue dès lors que nous sortirons à découvert, hors des derniers contreforts montagneux. Cependant, je ne pense pas qu’il y ait à s’inquiéter outre-mesure : nos espions sur place nous ont informés que seul le Premier Conseiller tiens les rênes de ce qui reste de ce pays. Toute la classe dirigeante a fui en Vassie…

-   Ces dirigeants orstiens sont des couards votre Grandeur ! Contrairement à vous ! D’ailleurs….

-   Ne me coupez plus jamais la parole, Kendell. Demandez à Nayna ce qui arrive quand on ose me couper la parole.

Je n’arrive pas à retenir un petit gloussement. Ce bruit a l’air de faire énormément plaisir à Maîtresse et beaucoup moins à cet insolent de général. Il est tout pâle. On dirait qu’il va faire une syncope.

-   Je disais donc… ce Conseiller loge au Palais présidentiel. Il y sera quand nous arriverons. Il n’a pas fui jusqu’à maintenant et je doute qu’il le fasse avant que nous lui tombions dessus. Il me semble vouloir se confronter à moi personnellement et frontalement. C’est tout à son honneur même si un tel comportement est un brin suicidaire. Qui qu’il en soit, ce Conseiller est l’unique personne aux commandes. Le capturer mettra fin aux combats immédiatement. C’est pour cela, général Prakdtl, que vous et à vos Loups fonceraient tout droit vers le Palais dès que nous serons en vue de Verméal. Les Aigles vous fourniront tout le soutien aérien dont vous aurez besoin. La rapidité est le maître mot de cette mission. Je compte sur vous, Prakdtl.

-   Je ne vous décevrai pas, votre Grandeur.

-   Ce n’est pas dans votre intérêt de me décevoir de toute manière. Capturez le Premier Conseiller et faites savoir à toutes les unités orstiennes que nous le tenons. Gardez cet énergumène en vie si cela vous est possible. Il tient, fermement et à lui seul, les rênes d’un pays profondément en crise. Ses capacités de leadership sont impressionnantes pour un non-Crynien. Cela doit être quelqu’un… D’intéressant.

 

En disant cela, Maîtresse passe sa langue sur ses lèvres. Ce tic la prend lorsqu’elle est au comble de son excitation. Lorsqu’elle brûle d’envie de s’amuser avec moi. Ses yeux brillent. J’imagine très bien tout ce qu’elle s’imagine pouvoir faire avec ce futur familier. Il doit être plus intelligent que moi. Il intéresse Maîtresse. Ce simple geste. Il m’a fait très mal. Mais ce n’est pas une sensation agréable.

Cette douleur insoutenable que je ressens, qu’est-ce ? C’est cela, la jalousie ? Maîtresse ne m’avait jamais autant blessée qu’avec cette langue passée sur ses lèvres. Je souffre le martyre. Je me promets de tuer ce Conseiller de malheur de mes propres mains si Prakdtl ne l’a pas fait avant.

 

-   Vos désirs sont des ordres, votre Grandeur.

-   Bien ! Maintenant que ce point est éclairci, parlons des plans des batailles à venir. »

 

Il s’ensuit une longue discussion technique. La douleur que m’a infligée Maîtresse s’estompe légèrement. Mais pas complètement. Maîtresse continue son exposé en déplaçant des petits pions sur une grande carte. Les généraux se contentent de regarder et de hocher la tête de temps à autre. Je ne comprends pas grand-chose à ce qu’ils se disent. Je n’ai pas la tête à m’intéresser à tout cela. Je revois Maîtresse passer sa langue sur ses lèvres en pensant à quelqu’un d’autre que moi.

Leur réunion semble ne vouloir jamais se terminer. Et je souffre silencieusement en attendant.

 

La réunion se termine. Enfin. Les généraux n’émettent aucune objection quant au plan de Maîtresse. Le plan est parfait. Normal. Maîtresse est la meilleure. L’Orst ne résistera pas plus de trois jours à l’offensive crynienne. Maîtresse va conquérir l’Orst. Elle est la meilleure. Elle mérite la victoire. Même si elle m’a fait mal.

 

Maîtresse sort de la tente de commandement et se dirige vers ses quartiers. Je la suis.

Une grande partie des troupes cryniennes est en stationnement dans ce camp. Nous attendons que les éclaireurs reviennent annoncer que la voie est libre jusqu’au plateau Verméalien. Les soldats vont et viennent entre les tentes. Certains jouent aux cartes pour tromper l’ennui. D’autres s’entraînent. J’entends le son d’un instrument quelque part d’entre les tentes d’infanterie.

 

Certains soldats me fixent du regard. Ils ne posent pas les yeux sur Maîtresse. Ils ne sont pas assez stupides pour cela. Mais ils me regardent. Moi. Les généraux sont bien élevés et ont toujours fait mine de ne pas remarquer ma présence. Mais l’infanterie n’a pas cette délicatesse. Bien que la présence de l’Empereur les empêche de montrer ouvertement leurs émotions, je croise certains regards en remontant vers les quartiers de Maîtresse. Ils me mettent mal à l’aise, ces regards. Je vois très bien ce qu’ils pensent de moi.

Une minorité ressent de la pitié à mon égard. La même qu’on aurait pour un chien battu retrouvé mort le long d’un sentier. Je ne comprends pas pourquoi ces personnes se montrent aussi hostiles à mon égard. Heureusement, ils ne sont pas nombreux à me lancer ce genre de regard.

D’autres éprouvent une certaine honte en me regardant. J’ai du mal à comprendre pourquoi et de quoi ces gens ont honte.

Et le reste, la majorité des soldats à vrai dire, me jette un regard lubrique et concupiscent. Je vois bien que si je n’appartenais pas à Maîtresse, ils me violeraient.

C’est assez gratifiant de constater l’effet que j’ai sur l’armée de Maîtresse.

 

Nous rentrons dans les quartiers réservées à Maîtresse. Cette tente est extrêmement spacieuse. Elle est recouverte au sol d’un tapis très doux qui nous isole de la neige. Un grand feu brûle dans un coin et réchauffe l’atmosphère. Je passe un regard admiratif sur l’ensemble. Je ne m’en lasse pas. Et dire que j’ai le droit de dormir à la porte de cette tente, quel honn… Souffle coupé. Respire. Respire. Je tombe à genoux. Respire. Respire. Respire. Je tente difficilement d’avaler des bouffés d’air. Un haut-le-cœur. Je me retourne assez rapidement pour vomir mon sang autre part que sur les tapis hors de prix de Maîtresse. C’est Maîtresse qui vient de m’assener un violent coup de poing dans le ventre. Je ne m’y attendais pas. Elle me saisit par la nuque et me relève d’une seule main. Elle m’oblige à la regarder dans les yeux.

 

« Écoute-moi bien, petite conne ! Tu crois que je ne t’ai pas vu faire la moue lorsque j’ai parlé du Conseiller Orstien ? »

Un deuxième coup de poing. Extrêmement bien placé. Sous le plexus. Respire. Respire. Respire.

 

« Pourquoi tu le jalouses ? Hein ? Pourquoi ? Ne t’avise pas de faire quoi que ce soit de stupide lorsqu’il sera en ma possession ! »

Maîtresse arme son bras pour un troisième coup. Je me tiens prête à bloquer son poing de mes deux mains. Son coup est tellement puissant qu’il m’atteint quand même. Mais pas aussi violemment qu’attendu. Je parviens à reprendre mon souffle. Maîtresse ne s’attendait pas à ce que je me protège. Elle me rejette sur le sol et recule d’un pas.

 

« Comment oses-tu ? »

Maîtresse est folle de rage. Elle qui est d’un naturel très calme. La fureur déforme les traits de son visage. Je ne l’ai jamais vu comme ça. La faute initiale me revient. Certes. Je n’ai pas su maîtriser les expressions de mon visage quand Maîtresse a mentionné le Conseiller. Mais oui, je suis jalouse ! Oui, je suis en colère ! Pourquoi Maîtresse est autant excitée par quelqu’un d’autre que moi ?

 

« Tu n’es pas jalouse quand je m’occupe avec d’autres familiers ! Tu te comporteras de la même façon lorsque j’utiliserai ce Conseiller ! »

Je me relève. Je me campe sur mes deux pieds, face à elle et je ne bouge plus. Mon visage reflète ma colère. Quand elle est avec d’autres familiers, je vois très bien que ce n’est pas la même chose. Elle n’agit pas de la même manière. Je suis spéciale ! C’est moi la favorite ! Et cet inconnu sorti de nulle part arrive à faire fantasmer Maîtresse ?! Perdre ma place de favorite ? Au détriment d’un foutu étranger ? Je connais Maîtresse depuis plus de sept ans. Je sais lire son visage. Elle a déjà un million de projets en tête pour ce Conseiller. Elle va me délaisser, je le sais. Au moins le temps de tester son nouveau jouet. Et si ce nouveau familier est à la hauteur de ses attentes, elle me délaissera pour toujours ! Alors oui ! Je suis jalouse !

Maîtresse me fixe, bouche bée. Sa lèvre inférieure tremble. Tout son être tremble à vrai dire. Je ne comprends pas ce qui se passe mais je soutiens son regard.

 

« Nayna… Ma pauvre Nayna… Tu ne comprends donc pas ? »

Maîtresse desserre alors doucement ses poings. Elle laisse ses bras pendre mollement le long de son corps. Son menton repose sur sa poitrine. Elle me fait peur. Est-elle… triste ? Je préférais sa fureur. Et de loin. Comment dois-je réagir à cela ?

Elle relève doucement la tête. Ses pupilles sont dilatées. Je ne comprends pas ce à quoi j’assiste. Maitresse… Elle qui est si maîtresse d’elle-même en temps normal… Que se passe-t-il ?

 

« Personne ne te remplacera jamais ma Nayna, tu es ma favorite. Jamais personne, même pas ce Conseiller, ne pourra te remplacer. »

Je me redresse dans un air de défi. Des paroles. Nous verrons ce qui se passera lorsque cet orstien polluera notre espace vital. Des larmes se mettent à perler au coin de ses yeux. Je recule, étonnée, apeurée par son comportement.

 

« Je t’aime Nayna ! Tu le comprends ça ?! Je t’aime ! Toi et personne d’autre ! Ma vie n’est rien sans toi ! C’est toi que je veux à mes côtés jusqu’à la fin de mes jours ! Je t’aime de tout mon cœur ! Je t’offrirai l’Orst sur un plateau si tu me le demandais, tu le comprends ça ?! »

Maîtresse pleure à grosses larmes. Je suis choquée. Maîtresse m’aime. Je le savais, bien évidemment. Mais elle ne me l’avait jamais dit. Moi aussi j’aime Maîtresse. Je donnerais ma vie pour elle.

Maîtresse pleure toutes les larmes de son corps. Je suis figée. Je ne sais pas quoi faire. Je voudrais lui montrer que moi aussi je l’aime. Que je donnerais ma vie pour elle. Mais c’est si soudain. Je ne sais pas quoi faire. Et… et…

Je me mets à pleurer moi aussi.

 

« Oh Nayna…»

Elle s’approche de moi. Elle me prend délicatement le visage entre ses doigts. Elle me force à la regarder dans les yeux. Mes yeux sont embués de larmes. Les siens aussi.

 

« Toi aussi tu m’aimes ? »

J’hoche doucement la tête.

 

« Oh Nayna ! »

Elle me balance avec toute la force dont elle est capable son poing dans mes côtes. Elle vient sûrement d’en casser une ou deux. Je m’y attendais cette fois-ci. Elle a tout de même réussi à donner à son coup une vigueur inattendue vu le manque de recul qu’elle avait pour armer son bras.

« Je t’aime ! »

Elle me décroche un direct dans l’estomac.

« Je t’aime ! »

D’un rapide passement de jambe, elle me fauche au niveau de mes genoux. Perpendiculairement au sens de l’articulation. Je m’affale.

« Je t’aime ! »

Je n’ai pas le temps de tomber à terre que son pied vient à la rencontre de mon menton. Son coup m’envoie valser sur le tapis. Moi qui avais tenté de ne pas l’imprégner de mon sang. C’est raté.

« Je t’aime ! »

J’essaye de me tourner sur le dos. Je n’ai pas le temps. Maîtresse vient s’affaler sur moi de manière à me bloquer totalement. Je ne peux esquisser le moindre mouvement.

« Je t’aime ! »

Elle sort une de ses dagues de ses fourreaux. Elle me la plante dans la cuisse.

« Je t’aime ! »

Dans l’autre cuisse – Je t’aime ! – Dans l’aine – Je t’aime ! – Dans le ventre, entre les organes vitaux, sans jamais les toucher, avec une précision chirurgicale – Je t’aime ! – Elle rejette son couteau de l’autre côté de la tente et se remet à me rosser à mains nues. Toujours à cheval au-dessus de moi, ses jambes en appui sur mes bras, ainsi immobilisés – Je t’aime ! – Elle continue. Elle ne semble pas vouloir s’arrêter. A chaque coup qu’elle me porte, elle me répète ces mots si précieux au creux de l’oreille.

 

Je n’ai jamais été aussi heureuse.

 

Après cette démonstration de joie que je n’aurais jamais espérée, Maîtresse me permet de lui faire l’amour. Du sang et d’autres substances jonchent le tapis ainsi que les parois de la tente.

Je m’évanoui plus que je m’endors à cause de la trop grande quantité de sang que j’ai perdu ce soir.

 

Je suis heureuse. J’aime Maîtresse.

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