Sa voiture garée, il coupa le contact. Il prit une grande inspiration, détacha sa ceinture de sécurité et sortit. Il se dirigea d'un pas décidé vers la bâtisse qui se tenait devant lui. Il aurait pensé que revenir sur cette base militaire, vingt ans après avoir été démobilisé, lui aurait procuré une quelconque bouffée de nostalgie. Et en fait non. Il ne ressentait que de l'indifférence à la vue de ce bâtiment terne.
Il faut dire que cette endroit avait été conçu pour rendre indifférent. Pour devenir oubliable. Pour que personne ne s'y intéresse. Et, pour l'instant, cela avait réussi. Aucun journaliste, espion étranger ou autre fouille-merde patenté n'avait jusqu'à présent ne serait-ce que tenté de pénétrer en ces lieux.
Il passa les portes automatiques. L'accueil était à l'image de l'extérieur. Tellement commun que c'en devenait presque remarquable. Le bureau derrière lequel se tenait le réceptionniste n'était ni neuf, ni vieux. Un peu usé, mais sans plus. Le sol était un de ces linos grisâtre facile à nettoyer, idéal pour des bâtiments de bureaux de milieu de gamme. La lumière, trop blanche, provenait de luminaires LED presque trop modernes par rapport aux reste du mobilier.
Il s'approcha du bureau. Le badge du réceptionniste indiquait qu'il s'appelait Arthur Martin. Ses supérieurs avaient laissé passer cette fantaisie lorsqu'il avait choisi son pseudonyme ? À son époque, cela ne serait jamais passé. À moins que plus personne ne sache aujourd'hui que c'était une marque de lave-vaisselle...
"Bonjour monsieur, que puis-je faire pour vous ?
- Bonjour. Je vais vous la faire courte pour éviter que nous perdions tous les deux notre temps. Je sais que Sérac-des-Adrets réside en ce moment en ces lieux. Je veux la voir.
Le réceptionniste le regarda avec des yeux ronds. A y repenser, au vu de la manière dont la hiérarchie avait l'habitude de cloisonner l'information, il était probable que le réceptionniste ne fut pas au courant de cette information. Il le vu appuyer (deux fois, par acquis de sûreté) sur le bouton d'urgence situé sous le bureau. Il soupira intérieurement. Pourquoi tout devait être aussi compliqué ? Il était devenu trop vieux pour ces conneries.
- Très bien monsieur, lui répondit le réceptionniste avec un flegme qu'il ne devait pas ressentir, je vais avoir besoin que vous remplissiez ce formulaire et que vous me laissiez votre carte d'identité.
Il obtempéra. Bien évidemment, ce formulaire était seulement un moyen de gagner du temps. Trois ou quatre personnes devaient être en ce moment même en train de l'épier via les caméras de surveillance en se demandant ce qu'ils devaient faire de lui. Mais refuser de jouer le jeu ne lui aurait été d'aucune aide. Il attrapa le stylo à bille relié à une chaîne qui traînait sur le bureau et remplit la feuille. La carte d'identité qu'il avait donné à Arthur était tout ce qu'il y avait de plus véritable. Il n'avait aucune raison de cacher sa véritable identité. Cependant, au moment où il dut remplir la case idoine sur le formulaire, il ne put s'empêcher d'écrire son ancien surnom. Pas son pseudonyme, non. Son surnom. Celui que lui avait donné ses collègues, principalement pour se moquer de lui. Congère-de-l'Ubac. Le fait était qu'il appréciait ce surnom.
Il était donc en train de renseigner son numéro de téléphone sur ce formulaire factice lorsque les portes de l'ascenseur situé derrière l'accueil s'ouvrirent. Un homme, la cinquantaine, se tenait dans la cabine. Son costume, bleu marine, était assorti d'une cravate rose pastel et était légèrement mal taillé. En outre, l'homme portait des lunettes fumées qui n'avaient jamais été à la mode. Ce dernier détail lui permit de le reconnaître immédiatement. Il le connaissait sous son pseudonyme d'Hector Duchamps. D'environ vingt ans son cadet, il était arrivé quelques années avant qu'il ne prenne lui-même sa retraite. Ils avaient eu l'occasion de travailler ensemble sur quelques affaires requérant leurs expertises respectives. Le fait que ce soit lui qui soit monté le récupérer semblait signifier qu'il avait gagné quelques galons depuis leur dernière rencontre.
Hector ne sortit même pas de l'ascenseur. "Venez, dit-il simplement.
Congère lâcha le stylo et le formulaire, fit le tour de l'accueil en adressant un signe de tête à Arthur et se dirigea vers l'ascenseur. À peine en eut-il franchi le seuil qu'Hector appuyait sur le bouton "-2". Les portes se fermèrent dans un chuintement pneumatique et ils commencèrent à descendre.
Leur descente allait durer exactement une minute et treize secondes. Il n' avait jamais su exactement à quelle vitesse se mouvait cet ascenseur et n'avait donc jamais pu réellement calculer la profondeur à laquelle se situait la grotte de Sérac. Quand on savait que les ascenseurs les plus performants étaient capables de monter plus de cent étages en moins d'une minute, il était simplement évident que cet ascenseur descendait très profondément.
Hector ne parlait pas. Congère n'essaya pas non plus d'entamer la conversation. Il savait qu'ils leur avait forcé la main. Hector était nécessairement de méchante humeur. Cependant, comme il l'avait espéré, Sérac avait parlé en sa faveur. Il se contenta de fixer un point devant lui et d'attendre en rongeant son frein. Il était relativement fébrile en ce moment même, ce qui ne lui ressemblait pas. Il était naturellement quelqu'un de calme, voire même d'impassible. Mais on pouvait bien lui pardonner son agitation en un moment pareil, non ? Alors qu'ils continuaient de descendre, n'y tenant plus, Congère se retourna vers le miroir situé dans le fond de l'ascenseur et inspecta son reflet. Il s'était mis sur son trente-et-un. Il portait un costume vert sapin sur-mesure qu'il avait fait faire pour l'occasion. Il ne portait pas de cravate, vieille habitude. Il avait toujours eu peur qu'on s'en serve pour l'étrangler. Ses muscles avaient fondus avec l'âge mais il conservait des ses années de service une carrure de militaire des plus acceptables. Sa chemise blanche cintrée faisait ressortir ses épaules d'une manière plutôt avantageuse. Ses rares cheveux blancs étaient peignés avec soin. Il hocha la tête d'un air satisfait et se retourna face aux portes de l'ascenseur, qui ne devraient plus tarder à s'ouvrir. Cela faisait vingt ans qu'il n'avait pas vu Sérac-des-Adrets. Depuis leur dernière rencontre, il avait indubitablement changé. Contrairement à elle. Il espéra qu'elle le reconnaîtrait.
Les portes s'ouvrirent sur un léger ding. Congère sortit de la cage d'ascenseur. A peine eut-il les deux pieds dehors qu'Hector rappuya sur le bouton "0" et martela le bouton permettant de refermer les portes plus vite. Il voulait absolument s'éloigner de Sérac, ce qui se comprenait aisément. Alors que les portes commençaient à se refermer, Congère lui adressa un léger signe de tête. Hector, en réponse, secoua la sienne en soupirant bruyamment. Il fut certain de l'entendre dire "crétin" avant qu'il ne disparaisse.
Il fut de nouveau seul.
Il se mit en marche à travers les piliers de soutènement en acier. Initialement, cette grotte avait été une cavité tout ce qu'il y avait de plus naturelle. Cependant, l'humain l'avait tellement modifiée et, surtout, agrandie à coups d'explosifs, que le plafond menaçait aujourd'hui de s'effondrer. D'où cette forêt de colonnes métalliques à perte de vue. Les lieux étaient vivement éclairés de tous côtés par des projecteurs électriques extrêmement puissants. La lumière artificielle et blafarde atteignait les moindres recoins de cette cave, ne laissant place à aucune ombre, rendant le paysage totalement surréel. Par ailleurs, les éventuels stalagmites et stalactites qui avaient pu un jour pousser dans cette grotte avaient été rasés. Il n'y avait ici aucun endroit où se cacher.
Congère avait toujours eu cette douce impression que le temps n'avait pas cours ici. Aucun son ne pénétrait ces lieux : il n'y avait rien à écouter sinon le bruit de sa propre respiration. Le regard ne pouvait se poser nulle part : la roche légèrement bleutée et polies des murs ne donnait rien à voir et le gris métalliques des colonnes de soutènements n'était d'aucun intérêt. L'air était légèrement froid et humide, mais rien qui ne soit vraiment dérangeant. Oui, il s'était toujours dit que si un purgatoire des âmes existait vraiment, alors il aurait eu l'aspect de cette grotte.
Il laissa ses pas le diriger vers l'étendue d'eau qu'il savait se trouver au fond. Encore une fois, il n'avait jamais pu mesurer avec exactitude la distance entre l'ascenseur et le lac de Sérac-des-Adrets. Pour autant, il savait qu'il en avait pour environ dix-huit minutes de marche. Peut-être plus aujourd'hui, son corps étant moins en forme qu'il y a vingt ans. Et ses chaussures de costume neuves, achetées pour l'occasion, lui faisait un mal de chien. Elle n'étaient clairement pas conçues pour que l'on marche avec. Il prit donc son temps. De toute manière, Sérac l'aurait attendue une éternité sans broncher. Et il n'aurait pas voulu arriver en sueur devant elle. Cela aurait été inconvenant.
Il continua donc de marcher lentement. L'éclairage de ce souterrain gommait totalement le relief du sol et Congère se surprit plus d'une fois à trébucher sur des creux et des aspérités qu'il ne connaissait pas. Lui qui avait pu, à une époque, se targuer de connaître la grotte de Sérac comme sa poche... Ce temps était révolu.
Il se demanda si Hector ou un autre suivait sa traversée par les caméras de surveillance qu'il savait disposées sur son chemin. Il y avait fort à parier que ce n'était pas le cas. Congère aurait même mis sa main au feu qu'ils avaient coupés tous les systèmes de sécurité et effacés tous les enregistrements vidéos qu'ils avaient pu avoir de lui depuis qu'il s'était garé sur leur parking. Ils avaient peut-être même déjà déplacé sa voiture. En tout cas, c'est ce qu'il aurait fait à leur place : faire en sorte que rien ne prouve qu'il ne soit jamais venu ici. En aucun cas il fallait courir le risque que l'Etat-major apprenne ce qu'il se tramait ici.
Congère continua d'avancer longtemps sans plus penser à rien, bercés par le bruit de ses pas. Et... il arriva au lac.
Congère s'arrêta à une distance prudente de la rive. L'eau était éminemment acide et la vie bactérienne qui s'était développée dans ce milieu hostile la teintait d'un bleu opalescent des plus oniriques. Congère enfila ses lunettes de protection et des gant en latex (vert sapin, pour être en accord avec son costume). Il ouvrit aussi son parapluie (vert sapin) au-dessus de sa tête. Quand on lui avait dit pour la première fois de faire attention à cette eau acide, il n'avait pas écouté. Résultat, il avait reçu une éclaboussure sur le visage qu'il l'avait profondément brûlé. Il avait écopé de cet incident d'une cicatrice qui se devinait encore aujourd'hui sous ses rides.
Alors aujourd'hui, il mettait ses équipements de protection. Surtout que le lac ne devrait pas tarder à...
Sans prévenir, l'eau se mit à bouillonner furieusement. Il n'aura pas attendu longtemps.
Sérac-des-Adrets jaillit à la surface dans un rugissement tonitruant. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Il ne voyait que sa tête et le haut de son corps qui dépassaient de la surface de l'eau. Il l'admira à loisir. Doté d'un corps de serpent de plus de trente mètre de long, ses écailles d'une blancheur irisées chatoyaient et transformaient la lumière des projecteurs en une multitude d'arc-en-ciel. Une crinière touffue que l'on aurait dit faite d'algues et que Congère savait chaude au toucher débutait sur le sommet de son crâne et continuait le long de son échine jusqu'environ le milieu de son corps. D'immenses barbillons luisant d'un éclat argenté pendaient de chaque côté de sa mâchoire. D'immenses cornes noires s'enroulaient de chaque côté de sa tête. Elle était magnifique.
Elle s'ébroua et Congère leva son parapluie. Il entendit les gouttes d'eau acide grésiller sur le revêtement dont il avait enduit la toile. Il le replia ensuite et attendit. Bien qu'elle puisse respirer à l'air libre, Sérac restait une créature marine. Ses sens étaient diminués hors de l'eau : elle n'y voyait pas très bien et n'entendait quasiment rien. Mais essayer de l'aider, de pallier à ses manques hors de l'eau, n'aurait eu pour résultat que de la faire enrager. Elle restait une créature fière dont il était dangereux de souligner les faiblesses. Il attendit donc qu'elle daigne le remarquer. Après un temps plutôt court, elle l'aperçut. Alors, dans un mouvement leste et vipérin, elle vint placer son œil droit au niveau de Congère. Il ne put s'empêcher de déglutir devant cette pupille reptilienne d'une gris bleuté qui le toisait. Il était de toute manière difficile de rester de marbre lorsqu'un être immortel doté d'une double rangées de crocs de plus d'un mètre cinquante vous fixait. Par ailleurs, Congère ne put s'empêcher de remarquer une fois encore que les yeux de Sérac-des-Adrets étaient disposés de part et d'autre de son crâne, à la manière des herbivores... A la manière d'une proie. Ce qui impliquait qu'il existait quelque part un prédateur capable de s'en prendre à une dragonne de la taille de Sérac. Cette pensée le bouleversait plus qu'il ne l'aurait admis.
"Tu as tenu ta parole, humain siffla-t-elle. Sa voix était profonde, chaude et caverneuse.
- En aurais-tu douté, Ô ma Maîtresse ? répondit Congère sur un ton faussement obséquieux.
Sérac grogna.
- On ne sait jamais ce qui vous passe par la tête à vous, humains. Votre sens de l'honneur est hasardeux et il est dangereux de vous faire confiance. Ou pire, de vous tourner le dos.
Congère secoua la tête d'un air désolé.
- Je comprends que nous, humains, ne sommes que peu de choses comparé à toi, Ô ma Grande Sœur, et qu'il nous reste un long chemin à parcourir avant de pouvoir gagner ton estime. Cependant, j'aurais espéré que tu aies un peu plus confiance en moi. Ton fidèle serviteur.
Congère vit la lueur d'amusement s'allumer au fond de l’œil de Sérac. Elle souffla par les naseaux et poussa Congère du bout de son museau. Ce dernier avait vu le geste arriver et s'était préparé à encaisser le coup. Car une bourrade amicale d'une dragonne restait avant tout une bourrade d'une dragonne. Il aurait fini par terre plié en deux si il s'était fait cueillir par le geste de Sérac-des-Adrets sans se préparer.
- Tu as raison, humain, tu as raison. reconnu-t-elle. Toi, tu ne m'as jamais déçu".
Sérac-des-Adrets se replia dans l'eau, face à Congère. Seuls sa tête et ses premiers anneaux dépassaient de la surface.
"Alors, continua-t-elle, as-tu bien profité de ces vingt ans que je t'ai prodigué ?
- Plus que de raison, Ô ma Bienfaitrice, bien plus que de raison.
- Tant mieux approuva-t-elle. Tu es donc fin prêt ?
- Plus que je ne l'ai jamais été répondit Congère en lâchant son parapluie et étendant les bras.
- Bien. Alors adieu, mon ami.
- Adieu, mon amie.
Dans un geste ophidien, la dragonne se détendit tel un ressort et happa Congère de sa mâchoire.
Il n'eut pas le temps de souffrir.
Sérac-des-Adrets replongea dans les profondeurs de son lac bleu.
Bientôt, plus une onde ne vint troubler la surface.
Rien ne s'était passé.
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