Esprit - 1/13 - Cavale

Autant le reconnaître : j’étais en mauvaise posture.

Mon cœur battait à toute allure, j’avais l’impression qu’il était sur le point d’exploser. Mes poumons étaient en feu, respirer était un calvaire. Je continuais de courir. Je n’avais pas lâché la hampe de ma lance brisée et ma targe, en bien sale état, était toujours fixée sur mon avant-bras. La lune était haute dans le ciel et les ombres que projetaient les arbres sur le sol n’étaient pas assez profondes, solides, pour que je puisse espérer m’y dissimuler. La fuite restait ma seule option, aussi futile pouvait-elle paraître. Je ressentais parfaitement que mes réserves d’Energie diminuaient à une vitesse préoccupante. Un buisson d’épineux s’accrocha à mon bas de pantalon et en arracha une partie. Cadet de mes soucis. Je n’entendais pas réellement mes poursuivants, le bruit de ma propre respiration assourdissait le reste des sons environnants. Mais je les sentais. Ce qui était bien pire. Ma respiration se faisait sifflante, les contours de ma vision s’assombrissaient. Je courais trop vite, je brûlais trop d’Energie pour que mon corps puisse tenir le rythme encore plus de deux ou trois minutes. Je crispais la mâchoire et continuai. J’allais devoir pousser mon organisme dans ses derniers retranchements si je souhaitais sortir vivant de ce bourbier. Bourbier dans lequel je m’étais moi-même et de mon plein gré empêtré. Je me maudis intérieurement. Je passais en-dessous d’un tronc d’arbre mort sans ralentir. Pas le temps pour les regrets, ça arrivera plus tard, si je restais en vie assez longtemps pour que cela rime à quelque chose. Malgré la panique, je tentais de réfléchir. De ce que j’avais pu apercevoir avant de prendre la fuite, l’Ondine étaient gardées par deux Gévaudans, trois Banshees, et un Beholder. Le Beholder n’avait sûrement pas quitté son poste, et au moins un Gévaudan et un Banshee devaient être restés auprès de leur prisonnière, au cas où j’aurais eu des complices et que je n’avais été qu’une diversion. Il y avait donc un Gévaudan à mes trousses, pas plus, pas moins. Et il était accompagné d’entre zéro à trois Banshees. Plus je m’éloignais de l’étang où se trouvait l’Ondine, plus la probabilité que les Banshees abandonnent ma poursuite et retournent à leur poste était probable. Donc misons sur une Banshee. Et un putain de Gévaudan. Je commençais à faiblir sérieusement. Le goût de mon propre sang imprégnait l’intérieur de ma bouche sèche. Il fallait que je trouve une solution, et vite. En attendant, je ne pouvais m’offrir le luxe de ralentir, même si l’ensemble de mon corps aurait voulu s’effondrer. Je déboulai dans la clairière, à une vingtaine de pas des vestiges de la voiture qui m’avait servi de point de repère à l’aller. Déjà ? J’avais couru beaucoup plus vite que je ne l’aurais cru. J’avais puisé trop profondément en moi. J’avais brûlé beaucoup trop de mon Energie. Je m’arrêtais de courir et contemplai la carcasse rouillée pendant quelques secondes à la lueur de la pleine lune. Renversée sur le dos, vitres brisées, elle dressait ses roues aux jantes brunies lugubrement vers le ciel. Sa carrosserie, faite d’un mélange de résine et de métal, avait visiblement subi les affres du temps mais maintenait la structure en un seul morceau, de sorte que l’on reconnaissait encore le modèle. Une Fenwri 150. Une antiquité à tous les points de vue. Quoi qu’il en soit, si j’avais stoppé ma course folle en premier lieu, ce n’était pas pour admirer ce tas de ferraille. C’était parce que je venais enfin d’admettre que ma fuite effrénée ne changeait rien : j’étais condamné. Le Gévaudan était l’incarnation de la Poursuite Eternelle, c’était sa raison d’être que de ne pas lâcher une piste, il était impossible à semer. Quant aux éventuelles Banshees qui l’accompagnaient, filles de la Faucheuse… Je préférais ne pas y penser. J’allai m’adosser à la voiture et me tint immobile, aussi silencieux que possible. Et… foutu pour foutu, je redressai la hampe de ma lance, bien qu’inutile sans son fer. Et j’attendis.

La fuite n’avait jamais été une option viable. Alors, tel l’animal acculé que j’étais, j’allais me battre pour sauver ma peau. J’adressai une prière silencieuse à Désespoir et Espérance. Cela ne coûtait rien et savait-on jamais. Autant mettre toutes les chances de son côté. Mon souffle commença à former des nuages de buée devant moi. L’air se refroidissait significativement, signe indéniable qu’une Banshee approchait. Je me raidis et tendis l’oreille. Elles étaient censées hurler avant de fondre sur leur proie. Toutes les sources que j’avais pu consulter étaient unanimes à ce sujet. Mais ces mêmes sources indiquaient que personne n’était jamais revenu vivant d’une confrontation avec un esprit de la Faucheuse. Alors comment pouvait-on savoir le bruit qu’elles… Je me ressaisis et analysai la situation. Ce n’était pas le moment de divaguer.

Maintenant que j’avais arrêté de courir et que la panique faisait lentement place à une sombre résignation, je retrouvais un regain de lucidité. Et en ce moment-même, deux choses me troublaient. Petit un, j’étais encore vivant. Ceci n’était pas pour me déplaire, je devais bien l’avouer. Néanmoins, j’avais deux des esprits les plus dangereux de cette foutue planète collés à mes basques. Ils auraient dû être en capacité de me transformer en carpaccio depuis belle lurettes. A vrai dire, ma fuite désespérée de ces dernières minutes n’auraient même pas dû pouvoir les tenir à distance. Je veux dire, c’étaient des putains d’esprits, merde quoi ! Et petit deux, je l’entendais clairement maintenant que les battements de mon cœur affolé n’emplissaient plus ma boîte crânienne : un bourdonnement. Très grave. A la limite de l’audible. Et ça provenait de derrière moi. De l’intérieur de la voiture. Je me retournais vivement et me baissai pour fouiller du regard l’intérieur défoncé du véhicule. Se pourrait-il qu’Ivanova, bénie soit-elle, ait eu la merveilleuse idée de placer un kit de survie dans ce lieu désolé et éloigné de tout ? Par Espérance et Désespoir, faites que ce soit le cas !

Je lâchai ma lance et arrachai ma targe, puis me mis à ramper et à me contorsionner frénétiquement pour rentrer dans l’habitacle renversé. Je sentis des éclats de vitre brisée m’entailler les jambes et les bras au passage mais je n’avais pas le temps de m’en occuper. L’air devenait de plus en plus froid. Je sentais ma sueur geler sur ma peau. Il me restait probablement pas plus de deux minutes avant qu’ils ne soient sur moi. Heureusement, je savais où chercher. Si j’avais reçu un écu à chaque fois que j’avais dû fouiller un endroit à la recherche d’un kit de survie d’Ivanova, j’aurais eu trois écus. Ce n’était pas beaucoup mais cela en disait long sur mes choix de vie. Je tendis le bras et ouvrit la boite à gants. Son contenu se renversa sur le plafond de la voiture. Je fouillais fébrilement parmi les objets et… Là ! Trouvé !

Je retirai sans attendre le capuchon de cuir qui obturai l’extrémité du cylindre noir et fis glisser avec précaution les objets qu’il contenait dans la paume de ma main. Il s’agissait de ne pas perdre dans les décombres de cette voiture ce qui constituaient mes seules chances de salut. Le premier objet que je parvins à extraire du tube fut le brouilleur. Je le reconnus tout de suite. Noir de jais, de la taille et de la forme d’un dé à jouer, il vibrait doucement dans le creux de ma main. A vue de nez, il pouvait encore fonctionner quelques minutes avant de s’éteindre complètement. Sans plus réfléchir, je l’avalai. Sans eau ce fut difficile mais je me forçai à ne pas le régurgiter. Même si j’ignorais pourquoi, j’avais découvert que les brouilleurs réagissaient violemment avec les sucs gastriques et qu’il était possible d’en décupler la puissance pour un laps de temps très court en les avalant, en échange de violents maux de ventre et d’une constipation carabinée. Je grognai lorsque je sentis le brouilleur se mettre à vibrer en moi avec une violence insupportable. Si cela réussissait à tenir à distance les esprits qui me poursuivaient une ou deux minutes de plus, le jeu en aura valu la chandelle. Si cela ne fonctionnait pas, je serais trop mort pour m’en soucier.

Je continuai de secouer doucement le cylindre du kit de survie et fit enfin tomber le cristal de téléportation de ma main. Il brillait encore. D’une lueur très faible, certes, mais il brillait. Je ne pus m’empêcher de pousser une exclamation de joie. Ma porte de sortie ! Je bénis une fois de plus Ivanova et ses disciples en pensée et pris mentalement note de faire un don d’une somme indécente aux Dévoués d’Ivanova lorsque je serais sorti vivant de ce bourbier. Sans perdre une seconde de plus, je cherchai et parvins tant bien que mal à m’assoir en tailleur, tête et dos courbés, à l’intérieur de la voiture. Je positionnai le cristal entre mes jambes et commençai à psalmodier les incantations d’activation de la téléportation. Il y avait, si je ne bafouillai pas, pour vingt secondes de prières avant que je puisse me téléporter. Le froid glacial et surnaturel invoqué par la Banshee me transperçait de part en part. De la buée de condensation sortait de ma bouche à chacune de mes paroles. Ils devaient être tout prêts, il ne me restait que très peu de temps.

Je finis l’incantation du premier coup et sans me tromper. Un petit miracle en soi. Maintenant, tout ce qu’il me restait à faire, c’était de briser le cristal. Je levai la main et… je ne pus m’empêcher de remarquer que le cristal n’avait pas huit faces mais douze. Bordel de merde. Ce n’était pas un cristal d’exfiltration, mais un cristal d’infiltration. Ce qui voulait aussi dire que ce n’était pas un kit de survie d’Ivanova mais un kit de chasse de la Confrérie. Bordel bordel bordel. J’eus un réel moment d’hésitation. Allai-je réellement devoir faire appel à eux pour me sortir de là ? Par certains aspects, la mort me semblait être une échappatoire bien plus douce. Un grognement bestial résonna à mes oreilles et me fit sortir de ma torpeur. Le Gévaudan venait d’atteindre la clairière. Plus le temps de tergiverser, j’abattis mon poing sur le cristal qui se brisa net.

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