Esprit - 2/13 - Sauvetage

 Le résultat ne se fit pas attendre. Une… deux… trois… Trois. Trois colonnes de lumière se matérialisèrent tour à tour autour de la voiture et de chacune d’entre elles sortit une personne. Un ou une membre de la Confrérie. D’où j’étais, recroquevillé dans l’habitacle de la Fenwri 150 renversée, je ne distinguais que leurs bottes qui s’éloignaient en courant pour se diriger vers l’orée du bois où se trouvaient très probablement les esprits. Ces derniers l’ignoraient sûrement, mais ils n’avaient aucune chance de réchapper vivants d’un affrontement avec des membres de la Confrérie. J’étais sauvé. Mais la partie était malheureusement loin d'être terminée.

Sans bouger de ma position inconfortable, je récupérai un peu du sang coulant des entailles que les éclats de verre brisés avaient laissées sur mes bras et mes jambes et m’en servi pour dessiner un cercle d’incantation sur le dos de ma main gauche. Je pris les deux morceaux de cristal dans cette même main gauche et tendis le bras devant moi, poing fermé. Je serrai alors le poing le plus fort que je pus, de manière à ce que les arrêtes et pointes du cristal pénètrent ma chair, puis commençai à réciter une incantation de turbulence de la Source. Mon niveau de fatigue actuel, mes réserves d’Energie et le peu de catalyseurs adéquats à ma disposition m’interdisaient de lancer des sorts de confusion plus puissant que celui-ci. Je n’avais donc qu’à espérer que cela suffise. En réalité, il y avait de bonnes chances que cela soit le cas. De tout temps, c’étaient les subalternes sans grand pouvoir qui se retrouvaient liés à des cristaux d’infiltration.

Mon rituel à peine achevé, alors que je n’avais pas encore totalement reconnecté avec la réalité, un grand coup de pied vint faire trembler la carrosserie de la voiture et me fit sonner la tête comme une cloche.

« On a buté les esprits, tu es sauf ! gronda une voix caverneuse et autoritaire. Sors de là-dedans, mage de pacotille ! Nous avons à discuter.

Je soupirai. Sa voix ne me disait rien. Alors qu’elle était relativement caractéristique. Je m’en serai souvenu. Nous ne nous étions donc probablement jamais croisé. Il y avait donc une chance qu’il ne me reconnaisse pas… Hum… En la jouant finaude, j’avais peut-être possibilité de m’en tirer à moindre frais. Je ne fis pas patienter plus longtemps mes sauveurs et m’extrayai tant bien que mal de la carcasse de la voiture. Celui qui devait être le chef de l’escouade me tendit une main secourable et m’aida à me relever. J’époussetai mes vêtements, enfin ce qu’il en restait, ce qui ne servit strictement à rien si ce n’est à mieux étaler la terre et le sang. Les trois Confrères m’observaient sans masquer leur mépris de ma personne. J’étais dans un état pitoyable et j’en étais bien conscient. Enfin, si cela pouvait les amener à me sous-estimer, cela ne pouvait pas être une si mauvaise chose. Je remarquai enfin que la température avait réaugmenté, signe indéniable de l’absence de Banshees dans le coin. De Banshees vivante en tout cas. Je pris une profonde inspiration de soulagement et regardai autour de moi.

Ils avaient invoqué des globes lumineux tout autour de la clairière qui était alors baignée d’une lumière blanche peu naturelle et qui ne projetait aucune ombre. Ce genre d’artifice me semblait inutile, surtout lors de nuit aussi lumineuse que celle-ci, mais j’imagine qu’ils ne voulaient pas prendre de risques avec moi. Une des premières choses que l’on apprend lorsqu’on a affaire à des mages, c’est qu’il ne faut jamais leur permettre de conserver leurs mains dans la pénombre. J’observai alors mes sauveurs, à commencer par celui que je présumai être le chef. Ses épaulettes le désignaient comme étant capitaine de brigade et les couleurs de son uniforme, ainsi que celui de ses subalternes, m’informait qu’il était rattaché à la Maison Traqueuse. Je souris intérieurement. La Maison Traqueuse portait excellemment bien son nom. Elle ne cessait de me tomber dessus même quand elle ne le faisait pas exprès. Pour en revenir au capitaine, il était plutôt petit, avait des longs cheveux grisonnant ramenés en catogan et une moustache et un bouc bien soignés, selon l’ancienne mode. J’avais affaire à un vieux de la veille, probablement même un ancien de la garde royale. Sa mise plutôt vieux jeu contrastait de manière saisissante avec celles des deux autres membres de son équipe, un homme et une femme qui semblaient à peine sortis de l’adolescence et qui se tenaient au garde-à-vous derrière lui. Ils étaient habillés de ces vêtements derniers cris très en vogue chez les mages, optimisés pour canaliser les flux de la Source. Bon. Il fallait maintenant que je tâche de m’en sortir.

« Merci du fond du cœur, dis-je avec une sincérité non feinte au chef de l’escouade.

-          Pas la peine de me remercier mon gars, me répondit-il de cette même voix particulière en me tapotant l’épaule d’un air paternel, je ne fais que mon boulot. Et si tu m’expliquais plutôt comment tu en es arrivé à te faire poursuivre par des esprits aussi vils et puissants ? Hein ?

Puis, il ajouta, à destination de ses subalternes :

-          Guerrière, sécurisez le périmètre. Cartographe, déterminez où nous sommes et localisez les potentiels siphons de Source à proximité.

Les deux soldats répondirent par un « Oui mon capitaine » retentissant et se mirent à leur tâche. Ledit capitaine retourna son attention vers moi, attendant ma réponse à sa question. Je pris une profonde inspiration. Je n’avais jamais été un bon menteur. C’est-à-dire que je n’ai jamais eu suffisamment d’imagination pour mentir spontanément de façon crédible. Mais je ne pouvais simplement pas leur dire la vérité. Ils étaient de la Confrérie. Le but premier de mon excursion sylvestre qui a si mal tournée était de sauver une Ondine afin de ramener l’eau au village voisin. Je n’avais pas prévu qu’elle soit si furieusement gardée. Or, au moment-même où ces gugusses sauraient qu’une Ondine se cachait au fond de cette forêt, ils n’hésiteraient pas à y mettre le feu et tuer tout ce qui s’y trouve pour lui mettre la main au collet et la transformer amulette ou je ne sais quoi d’autre. Ce qui était inacceptable à tous points de vue. Le problème restait donc entier, puisque je ne parvenais pas à trouver de mensonge suffisamment crédible pour expliquer ma présence dans cette forêt en pleine nuit. Je gardais donc le silence et tentais coûte que coûte de trouver quelque chose à dire. J’étais épuisé, mes réserves d’Energie était si basse que je me sentais vieillir, j’avais faim et une horrible envie de me coucher par terre pour m’endormir et ne plus jamais me réveiller. Ce n’était en aucun cas des dispositions idéales pour la réflexion. Le capitaine commençait à mordiller sa moustache et à s’impatienter. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais fut interrompu avant de pouvoir dire un mot par le cartographe qui arrivait au pas de course dans son dos.

« Mon Capitaine !

-          Qu’est-ce qu’il y a, Cartographe ? lui répondit-il sans me lâcher des yeux.

Il sentait que quelque chose ne tournait pas rond. Il avait compris que me tourner le dos serait une erreur. Voilà un homme expérimenté pensais-je.

-          Je… Je ne parviens pas à déterminer où nous sommes. La Source est… je ne sais pas, je n’ai jamais vu ça !

Le capitaine me regarda droit dans les yeux et me demanda :

« Qu’avez-vous fait ?

Je choisis de lui répondre la stricte vérité, mais sur un ton détaché, comme si je n’avais rien à me reprocher.

-          Moi ? Oh, un simple sort de turbulence de classe 4. Les sorts de cette catégorie sont des plus simples à lancer, même avec peu de matériel à disposition.

Le capitaine faillit s’étrangler.

-          Un simple sort de turbulence de classe 4 ?!

Puis, à destination de ses subalternes, il cria : « Escouade ! En formation de combat !

Le capitaine bondit en arrière et découvrit ses avant-bras. Hum. Son canon d’avant-bras gauche était celui inscrit des runes offensives, et celui de droite des runes défensives. Un gaucher donc. Le Cartographe et la Guerrière vinrent se placer à ses côté, formant un demi-cercle dont j’étais plus ou moins le centre. Ils avaient réagi vite. Ils avaient beau être jeunes, ce n’était pas leur première fois en condition réelle. Je levais les bras en signe de reddition. Au meilleur de ma forme, j’aurais peut-être eu une chance de m’en sortir face à eux. Et quand je me dis « m’en sortir », je parle de réussir à les semer. Mais là… J’étais trop fatigué. J’allais me rendre, ils allaient m’amener chez les Traqueurs et on aviserait une fois là-bas.

J’allais donc leur annoncer que je les suivais sans opposer la moindre résistance lorsque… Lorsque je ne pus m’empêcher de remarquer que les deux jeunes ne portaient sur eux aucun catalyseur. Une fois que j’eus réalisé cela, j’observai alors plus attentivement leur position de combat. L’impression de déjà-vu me submergea. Ils ne pouvaient avoir appris ces postures auprès que d’une seule adepte. Par la Source ! Ne me dites pas que c’est pas vrai ! Je tombais à genoux et des larmes véritables se mirent à couler le long de mes joues.

« Malva ! Malva, tu es vivante !

Je sombrai alors dans l’inconscience.

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