Déclassé

Makalo avait mis du temps avant de l'admettre. Aujourd'hui il ne pouvait plus se voiler la face : il était follement amoureux de la princesse Haijin. Il savait d'ores et déjà que cet amour ne mènerait nulle part et qu'il était dans son meilleur intérêt de le taire. Et il se tairait. Néanmoins, cela n'empêchait nullement son cœur d'être à la torture en ce moment même.

La destinée avait voulu que Makalo soit touché par la grâce de la Déesse. Il était Haut-mage. Ainsi, les portes de la Cour lui était ouvertes. Cependant il restait un roturier et rien ne pourrait y changer. Il trouvait cela d’une terrible iniquité. Il aurait pu réduire en cendres les domaines de tous les Grands de ce Royaume en un tour de main. Il détenait factuellement bien plus de pouvoir qu'eux. Mais ces derniers continuaient de le mépriser. Et il n'avait d'autres choix que de ramper. 

En ce bas monde, la magie était un art pratiqué par une maigre poignée de personnes. Seuls ceux touchés par la Déesse à la naissance développaient des aptitudes pour la magie : c'était avant tout un talent inné.
On distinguait usuellement six classes de mages, les différences de puissance entre les mages de ces différentes catégories étant exponentielles. 
Les "Petits-mages", que les doigts de la Déesse avaient à peine effleuré, détenaient que très peu de pouvoir. Allumer un feu de camp pouvait leur prendre jusqu'à un quart d'heure et c'était bien le maximum de ce qu'ils étaient capables de faire.
Les "Magiciens" pouvaient allumer ce même feu de camp d'un simple claquement de doigt. Réduire en cendres des villes entières étaient dans leur capacité.
Les "Grands-mages" détenaient une puissance bien supérieure à celle des Magiciens et étaient capables autant de faire et que de défaire. Ils avaient une maîtrise de leur magie immensément plus fine que ceux des catégories précédentes. La plupart des Grands-Mages se spécialisaient dans les arts curatifs.
Les "Hauts-mages", comme Makalo, était incommensurablement plus puissants que les Grands-mages. Il aurait suffi de trois ou quatre Hauts-mages déterminés pour détruire le monde.

Outre ces quatre classes communes, la légende voulait qu'il existât des "Très-hauts-mages", incomparablement plus puissant que les "Hauts-mages". De l'Histoire connue, il n'avait existé qu'un unique mage qui aurait pu hériter de ce classement : le Roi Fantasque. Cependant, ce dernier avait disparu aussi vite qu'il était apparu et, bien que son existence eut été parfaitement avérée, la puissance réelle que cet individu aurait été capable de déployer était encore sujet à débat. 

Enfin, une classe spéciale avait été créé à la seule fin de Maîtresse Elianor. Le grade "d'Archimage". Makalo, durant les 16 années qu'avait duré son apprentissage à ses côtés, ne l'avait jamais vu utiliser la magie ne serait-ce qu'une seule fois. Pour autant, il était clair que, si elle l'avait voulu, le monde lui aurait appartenu. Il suffisait de poser ses yeux sur sa personne pour comprendre qu'elle n'était pas de ce monde. Beaucoup la vénérait comme une réincarnation de la Déesse, aussi blasphématoire que cela pouvait paraître.

Makalo venait de revenir à la Cour après sa dix-septième année d'apprentissage. Lors de cette dernière année de formation, un mage se devait de parcourir le monde afin d'y apprendre tout ce que son ou sa mentor ne lui aurait pas montré.
En partant il y a un an, Makalo était persuadé que cette année loin de la Cour ne serait pour lui qu’une perte de temps. Pensez-vous, il venait de passer seize ans à côtoyer la plus grande mage de l'Histoire. Qu'est-ce que le monde aurait pu lui apprendre que sa professeure ne lui aurait pas transmis ? 
Aujourd'hui, il concédait sans souci que cela n’avait pas été qu’une perte de temps. Le monde regorgeait de mages itinérants qui, par nécessité ou par ennui, inventaient des sorts très peu orthodoxes mais pour le moins utiles. Par exemple, il avait passé les deux derniers mois de son périple en compagnie d'une troupe de théâtre dont la protection sur les routes étaient assurés par leur costumier qui se trouvait aussi être un Grand-mage d'une imagination débordante. C'était une rencontre qu'il n'aurait jamais pu faire en restant à la Cour.
En somme, Makalo était heureux de son année. Mais le périple était terminé. 

A peine revenu à la Cour, la Reine les avait mandés, lui et Maîtresse Elianor. Il avait à peine eu le temps de prendre un bain, un luxe qu’il appréciait d’autant plus qu’il avait eu très peu l’occasion d’en prendre lors de l'année écoulée. 
Makalo savait pertinemment ce qui l'attendait. Maintenant que son apprentissage était terminé, la Reine allait lui ordonner de prêter serment. Ce qui, tout bien réfléchi, n'était pas un si mauvais calcul. L'armée de la Reine se trouverait renforcée d'un Chevalier-haut-mage et Makalo, de son côté, aurait la certitude de recevoir une paye plus que généreuse à la fin de chaque mois. Il pourrait ainsi mettre ses parents et sa sœur à l'abri du besoin jusqu'à la fin de leurs jours. Et à vrai dire, on lui aurait fait cette proposition il y a un an, il aurait embrassé la chevalière royale sans aucune hésitation.

Mais aujourd'hui, il avait vu le monde. Il avait compris ce que cela signifiait d'être un Haut-mage. C'était être quelqu'un de puissant. De précieux. De recherché. Ses pouvoirs valaient de l'or. Il pouvait gagner sa vie de mille et une manière. Il pouvait gagner sa vie autrement qu'en la troquant contre sa liberté. 
Il pouvait peut-être se faire embaucher dans une compagnie de mercenaires le temps que sa sœur devienne Maîtresse Chaudronnière, ce qui ne saurait tarder selon ses dernières correspondances, puis ensuite parcourir le monde comme bon lui semble. Découvrir tout ce qu'il n'avait pu voir durant son périple. Oui. C'était une bonne idée. L'unique inconvénient qu'il trouvait à son plan était que cela lui donnerait moins d'occasions de voir Maîtresse Elianor et... Et la princesse Haijin. On y revenait. 
La princesse était une Petite-mage dont l'éducation aurait pu être dispensée par n’importe quel Magicien.ne un tant soit peu compétent.e. Cependant, sang royal oblige, son éducation avait confiée à la très estimée Archimage. Makalo et la princesse avaient ainsi partagé un grand nombre d'heure d'études et une certaine complicité s'était installé entre eux. De là à dire qu'il y avait eu de l'amour entre eux, jamais de la vie. Alors pourquoi diable ne pouvait-il cesser de penser à elle ? Pourquoi marchait-il de ce pas si rapide et erratique dans les couloirs pour répondre à l'appel de la Reine alors que l'étiquette exigée par son rang aurait voulu qu'il marche d'un pas mesuré ?
Makalo chassa ses pensées d'un revers de la main alors qu'il s'approchait des portes à double battants de la salle d'audience. Il aurait tout le temps plus tard de faire le point sur ses émotions. Quoiqu'il en soit la princesse ne pourrait jamais l'aimer en retour car il ne restait qu'un simple roturier. Qu'il s'enfonçasse bien cette idée dans le crâne : cela ne lui servait à rien de penser à elle.

Le hérault royal l'annonça et il franchit les portes. Elle était là. A la droite de la Reine. Et il sut dès cet instant que, même si cela devait lui coûter la vie, il devait tenter de courtiser son Altesse Haijin.
Il reporta très vite son attention sur la Reine en espérant que la princesse ne s'était pas vexée de son regard qui s'était attardé sur elle plus longtemps que le voulait la courtoisie. Il fit une profonde révérence à la Reine, plus bas que ce que sa qualité de Haut-mage exigeait.
Sa mentor se tenait debout à gauche de la Reine. Makalo ne se faisait aucun illusion sur le fait que l’Archimage avait tout vu et tout compris. Il espérait juste qu'elle attendrait qu'ils ne soient que tous les deux pour les remontrances.
La Reine, elle, imbue de sa propre importance, n'avait probablement rien aperçu de tout ce manège.

"Makalo, l'interpella la Reine alors que ce dernier se relevait, votre apprentissage touche à sa fin. Et si nous vous avons fait venir, c'est bien évidemment parce que nous avons une proposition à vous soumettre... Mais avant cela, dit-elle en se calant confortablement dans son trône, nous allons vous demander ce que nous demandons à tous les jeunes mages fraîchement émoulu : montrez-nous le sort le plus impressionnant que vous avez appris cette dernière année".

Makalo fut décontenancé. La Reine lui demandait clairement de se donner en spectacle. Il ne s'y attendait pas. Même si rien n'interdisait à personne d'utiliser la magie pour épater galerie, c'était quelque chose qu'il n'avait jamais réellement fait, ni même envisagé de faire. La magie, telle que l'Archimage lui avait inculqué, était d'abord utile avant d'être belle. C'était un outil. On pouvait tout à fait jongler avec des scies mais cela ne serait jamais leur fonction première. Il jeta un rapide coup d'œil vers sa Maîtresse qui l'encouragea d'un imperceptible signe de la tête.

Makalo se mit à réfléchir. Le sort le plus difficile techniquement qu'il eut apprit cette dernière année lui avait été enseigné par un Haut-mage qui s'était spécialisé dans la chasse aux nuisibles. Basé sur des techniques vibratoires lancées à ras du sol, ce sort permettait d'éliminer de manière sélective les rats, cafards et autres indésirables sans impacter les animaux plus gros comme les chiens et chats et sans endommager les bâtiments dans lesquels ce sort était lancé. Cependant, aussi complexe cette incantation pouvait-t-elle être, elle n'était pas impressionnante. Mis à part l’Archimage, aucune des personnes présentes dans cette salle ne comprendrait le tour de force que lancer ce sort représentait. Il devait se rabattre sur quelque chose de plus visuel. Et il eut une illumination : ne venait-il pas de passer ces derniers mois dans une compagnie de théâtre ? Il avait vu le costumier utiliser un sort d'illusion permettant de faire apparaître des mirages de pétales iridescentes du plus bel effet à chaque fin de représentation. Cela était très joli et plairait sûrement à la Reine. Makalo n'avait jamais lancé ce sort mais il avait une idée plutôt précise des mécanismes sous-jacent à son fonctionnement et se dit qu'il y arriverait très probablement à le réussir dès le premier essai. Après tout, si ce sort était à la portée d’un Grand-mage, pourquoi n’y parviendrait-il pas ? En tout cas, il décida de le tenter. Il n'avait pas de meilleure idée et il devait se lancer vite, avant que la Reine ne prenne ombrage de son hésitation. 

Il retroussa ses manches dans un pur effet de style, et débuta l'incantation heureusement fort courte de ce sortilège. Une fois les fils de magie tissés selon ses désirs, il les tordit en une volute adéquate, tira sur l’écheveau et... une pluie de pétales iridescentes se déversa dans la salle du trône. Makalo, le nez en l’air et admirant sa propre réussite, jubilait. Non seulement il avait réussi du premier coup à lancer le sort du costumier, mais il l'avait réussi à la perfection. Jamais un Grand-mage aurait pu faire apparaître autant de pétales dans une pièce.

Tout à son admiration de sa propre œuvre, Makalo ne chercha à guetter les réactions de son auditoire qu'avec un temps de retard qu'il regretta immédiatement.
La Reine bouillonnait de rage, ses mains crispées sur les poignées de son trône.
L’Archimage Elianor secouait doucement la tête, d’un air désolé.
La princesse, quant à elle, était devenue d'une blancheur cadavérique et affichait une mine proprement horrifiée. La Faucheuse serait apparue devant elle qu'elle n'aurait pas eu une autre réaction.
Makalo compris aisément que lancer ce sortilège avait été une erreur mais il ne comprenait pas en quoi cette dernière consistait. Il stoppa net l'illusion et les pétales disparurent de la pièce.

"GARDES ! hurla la Reine en brandissant son royal index. Abattez cet homme !

Bien que nageant en pleine confusion, Makalo se tint prêt à se protéger. Les gardes avaient abaissés leurs hallebardes et les pointaient sur lui. Pour autant, ils avançaient très doucement. Il ne semblaient pas pressés d'arriver à son contact. En même temps, quand on savait qu'un mage de sa trempe était capable de réduire le palais en un tas de gravats d'un simple claquement de doigts, on y réfléchissait à deux fois avant de s'attaquer véhément à sa personne. Il aperçu même le capitaine de la garde jeter des ostensibles regards implorants vers l'Archimage. Elianor était assurément la seule personne dans cette pièce capable de le mettre hors d'état de nuire. Il en était à ce moment de ses réflexions lorsqu'il s'aperçut que sa mentor était à côté de lui, sa main sur son épaule. Elle ne s'était pas téléportée depuis sa place jusqu'ici. Non. Elle avait simplement toujours été là. Il avait beau savoir que sa mentor était incommensurablement plus puissante que lui, la voir ainsi en action, pour la première fois de sa vie, lui coupa le souffle. Elle prit la parole :

"Ma Reine, puis-je vous suggérer une solution moins radicale qu'une sentence de mort à l'encontre de mon jeune disciple ?
La Reine ne répondit pas. Elle écoutait. Bien que le pouvoir appartenait théoriquement à celle qui portait la couronne, il était en pratique très malavisé d'interrompre celle qui pouvait réduire à néant le concept même "d'existence" si l’envie lui en prenait.
- Voyez-vous, continua-t-elle, je suis certaine que les agissements de mon disciple ne relève que d'une simple ignorance de sa part. Je n'y recèle aucune malveillance. Et même si l'ignorance ne peut être une excuse lui permettant de lui pardonner totalement son geste, peut-être pourrait-elle constituer une circonstance atténuante ?

Makalo se demanda ce qu'il avait loupé. Ce qu'il aurait dû savoir et que, manifestement, il ne savait pas. Enfin ! Il avait lancé un simple sort d'illusion dont le seul tort était d'être très joli à regarder. Cela ne pouvait en aucun cas valoir le billot, si ? Si ?

- Que proposez-vous ? intervint la princesse.

Le cœur de Makalo manqua un battement. Il avait oublié le son de sa voix. Enchanteresse. S'il s'obligeait à réfléchir froidement à la situation, il avait l'impression que sa Majesté Haijin n'était pas totalement fermée à l'idée de sa décapitation. En y repensant, elle avait eu l'air plus que soulagée quand sa mère avait donné l'ordre à ses soldats de l'abattre. Il déglutit difficilement.

- Ce que je propose, votre Majesté, est que vous bannissiez mon élève de votre royaume et que, en outre, je lui appose ma Marque. Ainsi, il ne pourra en aucun cas vous importuner et je le tiendrai constamment à l'œil, si d'aventure il lui venait l'idée de lancer d'autres sortilèges interdit. Qu'en dites-vous ?

Que... Quoi ? En un sens, c'était pire que la mort. Le fait d'être banni du royaume lui importait peu en réalité. Mais le fait de se voir apposer une Marque ? Celle de l’Archimage qui plus est ? Qu'avait-il fait, Ô grande Déesse miséricordieuse, pour mériter cela ? Makalo était littéralement à deux doigts de se pisser dessus.
La Reine et la princesse se penchèrent l'une vers l'autre et se concertèrent à voix basse. En temps normal, Makalo se serait discrètement lancé un sort d'amélioration auditive basique afin de connaître leurs messes basses. Mais il douta que ce fut le moment de le faire. Son meilleur échappatoire maintenant était de se tenir à carreau. Après quelques minutes qui semblèrent être des années, la Reine reprit la parole :

"Nous nous fions à ta sagesse, Archimage, que cet individu soit banni de notre Royaume et que la Marque de l'Archimage Elianor lui soit apposée. Nous prononçons cet sentence avec un effet immédiat !

Makalo voulut protester. Tout coupable qu'il était, il avait le droit à un procès équitable. Il avait le droit de se défendre ! Il ouvrit alors la bouche mais aucun son n'en sortit. Pire encore, il se rendit compte qu'il se trouvait dans une bulle de temps. C'était la première fois qu'il se retrouvait piégé de la sorte, mais il ne pouvait s'y méprendre. Le temps semblait s'être suspendu. Seul lui bougeait encore. Alors qu'il passait en revue les sortilèges à sa disposition pour briser la bulle, la voix de l'Archimage résonna dans sa tête.

"Makalo, Makalo, Makalo... soupira-t-elle. Tu te dis épris de la princesse Haijin, mais tu as dû bien mal l'écouter lorsqu'elle te parlait pour oser invoquer les Mille Pétales devant elle...

Les Milles Pétales ? Le sort de prédilection du Roi Fantasque ? Mais cela ne pouvait être...

- Et si, soupira-t-elle derechef, cela est. Tu me déçois. Cependant, si cela peut te consoler, ta maîtrise de ce sort m'oblige à le reconnaître : tu n'es pas un Haut-mage, mais un Très-haut-mage. Tu pourras aller t'en vanter auprès de ce costumier qui t'a si mal desservi.

Mais je... Comment aurais-je pu savoir que cet homme était le grand-père de... ?

- Tu ne m'écoutes pas. Je viens de le dire. Tu l'aurais su si tu avais écouté attentivement la princesse. Un mage doit être capable d'apprendre de toutes ces expériences. Et tu t'en ai montré bien incapable. Enfin, trêve de palabres. Je vais t'apposer ma Marque, comme je l'ai promis à l'Elue. Mais sois sans crainte, je ne l'utiliserai pas. A moins que tu m'y oblige. Et tu ne veux pas m'y obliger.

Mais !

- Adieu.

Makalo se réveilla au milieu de landes isolées qu'il ne reconnut pas, totalement nu.
La Marque d’Elianor était gravée dans son abdomen.

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