L’armée crynienne est en vue de la capitale. Nous n’avons
strictement rien pu faire. Nos défenses avaient été pourtant bien préparées. Mais
le Cryn les a réduite à néant, et ce à une vitesse vertigineuse. Un fil chauffé
à blanc dans une motte de beurre. Nous n’avons même pas réussi à montrer un
début de résistance.
Je vois deux raisons principales à notre cuisant échec.
La première est notre large infériorité numérique. L’armée
crynienne comprend au moins quatre fois plus de militaires de métier que nos
troupes. En même temps, comme tous les pays de l’Union, notre armée tient[1] plus de la police
municipale qu’autre chose.
La deuxième, c’est qu’on n’a rien vu venir. Je ne sais pas
comment ils se sont débrouillés mais aucun de nos dispositifs défensifs n’a
fonctionné correctement. Ils se sont déplacés sous nos radars, par un tour de
force que je n’explique pas. Nous les avons vus apparaître sur nos écrans alors
qu’ils étaient déjà beaucoup trop avancés dans nos plaines et, le temps de nous
retourner, ils avaient réduit en miette la plupart de nos régiments blindés.
Je connaissais les proverbes et histoires qui dotent le
peuple crynien d’un immense esprit stratège mais force est de constater que les
racontars sont bien en deçà de la vérité. Ils ne nous ont jamais laissé la
possibilité de nous défendre. Notre armée n’a pas eu le temps de se rendre
qu’elle était déjà décimée. Et j’ai été témoin de tout cela depuis la salle
d’Etat-major installée dans le bunker au sous-sol du palais présidentiel.
C’était glaçant.
On a tenu moins d’une journée. Une putain de journée !
J’ai beau regarder les tableaux, cartes et comptes-rendu qui jonchent le
bunker, je n’arrive toujours pas à croire ce qui est en train de se passer.
Selon nos estimations les plus optimistes, les cryniens atteindront le palais
dans six heures. Les plus pessimistes nous disent que leurs soldats d’élites
sont sûrement déjà à en train d’écumer les faubourgs de Verméal et préparent le
terrain pour le gros des troupes.
J’observe depuis mon fauteuil les maréchaux orstiens qui gèrent
les opérations dans le bunker, à quelques mètres de moi. Et le moins qu’on
puisse dire, c’est qu’ils gèrent mal. Je bataille avec eux depuis déjà une
bonne demi-heure pour leur faire accepter la reddition de l’Orst. Ils ne sont
pas d’accords. Ces planqués veulent que nos troupes continuent de se battre
jusqu’à la fin, « pour l’amour de la
patrie ». C’est facile d’avoir ce genre de discours quand on est dans
un refuge blindé à une centaine de kilomètres du front.
Ok, je ne suis pas le chef des armées[2] et donc je n’ai pas
l’autorité hiérarchique nécessaire pour contester leurs ordres. Mais le
président est parti et je suis ce qui ressemble le plus au gouvernement en ce
moment. Je devrais avoir mon mot à dire ! Ils ne veulent rien savoir.
Putain !
Ils continuent donc à diriger leurs troupes et envoyer mes
concitoyens à l’abattoir depuis mon sous-sol. Je n’en peux plus d’eux. L’idée
de leur ficher une balle de revolver entre les deux yeux me traverse l’esprit
quelques secondes. Je secoue la tête. Même si je le voulais vraiment, je ne
saurais pas comment faire.
Depuis le début officiel de la guerre[3], on m’a exhorté à porter
un revolver sur moi, pour me défendre. Comme si nous serions capables, mon
revolver et moi, de faire face à une armée enragée. Le pire, c’est que je n’ai
jamais utilisé une de ces choses. Je ne sais même pas comment ça fonctionne !
Mais j’ai tout de même accepté de le porter à la ceinture, pour qu’ils me
foutent la paix.
Et j’en arrive à la conclusion que si ce revolver peut
revêtir une utilité, peut aider l’Orst, c’est en l’utilisant contre mes propres
généraux…
Ils continuent à crachoter dans les micros de leurs radios
pendant que je les regarde en fulminant. Je ne peux rien faire. Même sortir de
ce bunker m’est interdit. Il y a des soldats en faction devant la porte,
chargés de la sécurité des pauvres VIP que ces maréchaux séniles et moi-même
représentons. Ils m’empêcheraient à coup sûr de sortir.
Je me retrouve donc avachi dans un immense fauteuil très
confortable, grignotant des rations de survie que j’ai trouvées dans le fond du
bunker.
Ces gâteaux secs ne sont vraiment pas bons. Mais au moins
ça m’occupe.
Les troupes crynniennes avancent à une allure hallucinante.
Je reconnais le nom des lieux où nos armées se replient. A chaque fois, c’est
de plus en plus proche de Verméal. Et à chaque fois, la nécessité de battre en
retraite survient de plus en plus rapidement. On a déjà perdu. Néanmoins, ces
vieux chnoques persistent à vouloir se battre. Pour quoi, hein ? Pour pouvoir
tuer deux cryniens de plus ? A quoi bon ? On en tue un, il y en a
cinq qui prennent sa place ! Sans compter qu’un crynien descend une bonne
vingtaine d’orstiens en moyenne avant de se faire tuer. Cela ne peut plus
durer. Je me lève de mon fauteuil, balance mon paquet de biscuits de survie au
loin et me dirige droit vers les maréchaux.
« Sortez le foutu drapeau blanc ! On se
rend ! Vous entendez la même chose que moi ! On est plus que dans la
mouise ! On est foutus ! Limitez les pertes et dites à vos soldats de se
rendre !
-
Avec tout le respect
que je vous dois, jamais de la vie. Je préfère périr sous les coups de ces cryniens
que de me rendre.
Ses collègues acquiescent avec vigueur. Mais c’est qu’ils
me prendraient de haut ces connards ! Je ravale ma fierté autant que
possible avant de lui adresser de nouveau la parole.
-
Arrêtez avec vos
sentiments héroïques à la con ! On n’a absolument pas besoin d’un baroud
d’honneur ! Cessez les combats immédiatement !
-
Vous n’avez pas entendu
ce que je viens de dire ? Jamais ! Maintenant laissez-moi, j’ai du
travail.
Me parler à moi comme à un vulgaire gamin ?!
Sérieusement ? J’essaie de garder mon calme, ce n’est pas le moment de se
les mettre à dos.
-
Plus on lui offre de
résistance, moins l’Empereur sera disposée à discuter de conditions de
reddition qui nous seraient favorables ! Cette résistance est inutile et
nous allons devoir nous rendre dans peu de temps de toute manière !
Cessez ce massacre sur le champ et laissez-moi parlementer avec l’Empereur sur
des bases aussi « saines » que possible.
-
Billevesées ! Vous
savez aussi bien que moi que l’Empereur exterminera sans hésiter cette plèbe
que vous voulez sauver. Cependant, en lui montrant que les élites orstiennes
sont capables de lui tenir tête même avec des effectifs aussi réduits, nous
montons dans son estime. C’est comme cela que pourrons nous en sortir. A vrai
dire, nous vous rendons service en ce moment même.
Un déclic. Je viens très précisément d’entendre les rouages
de mon cerveau se mettre en branle. Je viens de percuter.
-
Attendez… Vous venez
de me dire que si vous continuez les combats, c’est parce que vous pensez que
l’Empereur vous laissera la vie sauve si elle voit en vous des stratèges de
renom ? Vous essayez de sauver votre propre peau de cette manière ?!
Ils ne font même pas semblant de me répondre et retournent
très vite à leur poste de radio et leurs cartes militaires. Les enfoirés… Je
retourne chercher le revolver que j’avais laissé coincé entre les coussins du
fauteuil. Je vais arrêter cette guerre à ma manière. Je suis désolé d’avance
mais si tuer cinq vieillards peut potentiellement sauver quelques milliers de
vie, le jeu en vaut la chandelle.
Notre but est de protéger les orstiens ! Pas de les
envoyer au casse-pipe histoire de sauver sa propre peau !
Il est vrai que quelques histoires circulent sur le fait
que l’Empereur n’est pas très regardante sur l’origine de ses sbires, tant
qu’ils sont efficaces… Mais tenter de sauver sa vie en faisant ce pari ridicule ?
Ils me débectent. C’est ça l’élite de mon pays ? Des vieillards occupés à
sauver leur peau ?
Les tuer me permettrait de faire d’une pierre deux coups : cela
permettrait de sauver tous les soldats qui peuvent encore l’être et cela rehausserait
d’un ordre de grandeur la probité générale du pays.
J’attrape l’arme. Je ne cesse d’être étonné par son poids.
Comment une aussi petite chose peut-elle être aussi lourde ? Je n’ai
jamais tué quiconque et je ne m’en croyais pas capable. Mais je dois les
arrêter et stopper leur folie. J’espère que ce pistolet est correctement
chargé. Je ne sais pas comment le vérifier. Mais bon, tant pis.
Et puis je vais utiliser cette arme dans des conditions que
je trouve plutôt correctes pour un dépucelage : le meurtre de sang-froid.
Après ça, je serai bien obligé d’admettre que j’ai un petit côté sanguinaire.
Il aurait pu y avoir d’autres solutions pour les arrêter. Mais j’ai décidé
d’emprunter la voie du sang. Je ne pourrai pas m’en cacher.
Je retourne donc auprès de mes « amis » les
généraux. Ils ne m’ont pas vu trifouiller dans mon coin, trop occupés qu’ils
sont à m’esquiver du regard depuis que j’ai compris les desseins honteux qui
les motivent à continuer les combats. Tellement peu d’honneur qu’ils n’assument
même pas leurs propres actes… Parasites… Je m’approche du maréchal en charge
des divisions blindées. C’est celui qui m’a mal parlé il y a deux minutes… Ma
main est moite et j’ai peur que le pistolet me glisse entre les doigts. Je
raffermis ma prise sur la crosse et…
Des coups de feu éclatent.
Un silence, telle une chape de plomb, s’abat à l’intérieur
du bunker.
Mais ce n’est pas de ma faute. Je n’ai pas eu le temps d’appuyer
sur la gâchette. Le bruit provenait d’en dehors. De l’entrée[4] du bunker. Tout le monde
se fige. C’était très bref. Il y a dû avoir quatre coups de feu tout au plus et
cela dans un laps de temps d’au maximum trois secondes. Mon pistolet est
toujours dans ma main. Les généraux ont aussi sorti leurs armes. La différence
c’est qu’eux ils savent s’en servir. Enfin j’espère.
La lourde porte blindée commence à s’ouvrir. Les généraux
renversent une des tables qui soutenait les cartes tactiques et se mettent
derrière à couvert. Je les rejoins et je m’assois avec eux derrière la table,
le dos plaqué contre le tablier. J’avoue que je n’y avais pas pensé. Je serais
resté debout en plein milieu de la pièce, superbe cible, s’ils n’avaient pas
été là.
On entend la porte grincer[5]. Je suis assis contre le
bord de la table et, en me penchant un peu, je peux voir son encadrement. Je me
permets de jeter un coup d’œil. La porte est grande ouverte. Béante. Et je ne
vois personne. Enfin personne de vivant. Les deux gardes qui étaient en faction
devant le bunker sont étendus par terre, baignant dans une mare de sang. Je
continue de scruter le couloir qui prolonge l’ouverture de la porte. Ils ne
sont pas morts tout seul ces gardes ! Où est l’assaillant ? Je me
remets à couvert derrière ma table, je me retourne vers les généraux et
j’étouffe un hoquet de surprise.
Les assaillants sont de ce côté-ci de la table ! Ils
ont dû faire le tour par l’autre côté pendant que je surveillais l’entrée. Ils
ont été silencieux. Très silencieux. Je n’ai absolument rien remarqué. Ils sont
sept. Cinq d’entre eux maintiennent debout et immobilisés mes généraux. Le
commandant de notre armée de l’air est tombé dans les vapes[6].
Je remarque qu’on leur a tous passé un filin autour de leurs
gorges. J’ai entendu parler de cette arme. Un « fil d’araignée »
comme les cryniens aiment à les appeler.
Les cinq militaires cryniens ayant immobilisé mes généraux
tiennent chacun dans leurs mains gauches l’extrémité de leur fil d’araignée
respectif. Avec un simple mouvement de poignet, en une fraction de seconde, ces
hommes peuvent resserrer leurs prises autour du cou de leurs otages et les
égorger[7]. En tirant un grand coup,
ils peuvent même théoriquement décapiter mes généraux. Mais cette méthode de
mise à mort est en réalité très technique à mettre en œuvre et demande une
force colossale[8].
A ce qui paraît, on gagne une médaille honorifique très prisée, remise par sa
Sainteté l’Empereur en personne, si on arrive à maîtriser le geste. Pour
l’instant on n’en est pas là. Ces vieillards sont simplement en train de
suffoquer.
L’arrivé si inattendue et si soudaine de ces soldats cryniens
m’a profondément déstabilisé. Une expression de surprise, clairement non feinte,
doit se dessiner sur mon visage. En tout cas, ma réaction à leur arrivée a l’air
de faire marrer le chef de la bande[9]. Il ne dit pas un mot mais
son sourire jusqu’aux oreilles m’indique clairement qu’il est en train de se
moquer de moi. Si seulement j’avais un moyen de lui rabattre son caquet.
Mais ! Mais ! Je viens de me rendre compte !
J’ai toujours mon revolver dans la main ! Pas le temps de réfléchir, je le
pointe sur ce salopard de crynien.
Mon geste déclenche immédiatement chez lui un fou rire.
J’en suis tellement perplexe que j’en perds momentanément mes moyens. Je le
menace avec une arme, il ne songe pas à se protéger et en prime se fout de ma
gueule ? Les cinq cryniens retenant les généraux en otage se permettent de
sourire. Le dernier soldat qui, lui, a les mains libres, se tapent
littéralement sur les cuisses en riant.
Mais c’est quoi ce délire ? Ils l’auront voulu !
Je vais lui faire voler en éclat sa belle gueule de crynien ! J’appuie sur
la détente ! Et… et rien.
Ma mine déconfite ne fait que redoubler l’hilarité du chef,
qui en a les larmes aux yeux. C’en est assez. Je vais mourir, d’accord, mais je
ne vais pas me donner en spectacle plus longtemps. Je me lève d’un bond et
j’essaie de me jeter sur cet abruti. Si je dois crever, autant que ce soit en
ayant eu l’occasion de lui refaire le portrait.
Je n’ai pas le temps de lui tomber dessus que le crynien me
cueille d’un joli uppercut entre les côtes. Je retombe par terre, sur le flanc,
le souffle coupé. En même temps, je pensais à
quoi ? A quel moment je pensais faire le poids contre un soldat crynien
surentraîné ?
Plus personne ne rit. Le chef ramasse mon arme et, tout en
la rangeant dans un de ses holsters, s’adresse à moi en crynien :
« Quand on est en possession d’une arme, on apprend au
moins à enlever le loquet de sûreté ».
Au moins, je comprends maintenant la raison de leur
hilarité. Lui et son équipe ont traversé tout Verméal, mis à mal l’élite de nos
soldats, puis se retrouvent nez à nez avec moi, un gars qui ne sait même pas se
servir d’une arme à feu. Le contraste peut effectivement leur prêter à rire[10]. Un de mes généraux[11] essaye tant bien que mal
de prendre la parole malgré le fil d’araignée toujours passé autour de son
cou :
« Echec et mat. Vous avez gagné. Nous reconnaissons
notre défaite et nous vous livrons notre Premier Conseiller, qui représente à
lui seul la totalité de notre gouvernement. Faites-en ce que vous en
voulez. »
Alors là. Je suis consterné. Si j’avais suffisamment
récupéré mon souffle pour lui cracher à la gueule, je l’aurais fait avec
plaisir. Mais le coup de poing que j’ai reçu était assez violent. Je n’arrive
qu’à lâcher un petit sifflement aigu. Un autre de mes généraux reprend la
parole :
« Laissez à mes compagnons et à moi-même la vie sauve
et amenez-nous devant votre Empereur afin qu’elle puisse jauger de notre
valeur. Si votre dirigeante est aussi perspicace et intelligente que ce que
l’on dit, elle verra tout de suite l’intérêt qu’elle a de nous garder en vie.
Nous serons ses meilleurs stratèges et… »
Le chef de l’escouade crynienne ne semble pas s‘intéresser
outre mesure à ce que déblatère mon général et adresse un léger signe de tête à
ses soldats. Cinq corps tombent par terre. Et cinq têtes roulent au loin de ces
corps. Les cinq soldats ont réussi à décapiter leurs prises. Dois-je préciser
que, même en Cryn, les gens capables d’une telle prouesse ne sont pas
légion ? Plus de doute possible : ces soldats, c’est les Loups du
Cryn. La crème de la crème en matière de soldat.
J’ai assez repris mon souffle pour reparler. Je tente tant
bien que mal de me relever.
« Tuez-moi si vous le souhaitez mais laissez-moi avant
annoncer le cessez-le-feu à mes troupes. »
J’ai parlé en crynien. Au vu de la puissance économique de
notre voisin, tout diplomate exerçant son métier à la frontière des montagnes
d’Hanror se doit de savoir parler crynien[12]. Cependant, leur chef me
répond en orstien. Avec un accent à couper au couteau, certes, mais sans aucune
faute de syntaxe ou de grammaire.
« Je n’osais vous le demander mon cherr Monssieur
Marrtrre. Faites. »
Il accompagne ses mots d’un grand geste du bras et désigne
de sa main tendue les postes de radio. Deux de ses gars m’aident finalement à me
relever et me traînent jusqu’à la table. Même si leurs gestes ne révèlent
aucune compassion à mon égard, on dirait qu’ils essaient de me traiter avec
respect. C’est très bizarre comme sensation.
A peine arrivé à portée de bras des postes de radio, je me
précipite sur le microphone. Cette guerre doit finir au plus vite.
« Ici Yongène Martre, Premier Conseiller de la
République d’Orst et chef des armées par procuration. Je vous somme de déposer
les armes immédiatement. Les combats sont finis. L’Orst a perdu. Evitons toute
perte supplémentaire inutile. Rendez-vous et occupez-vous des blessés. La
principale préoccupation maintenant est de sauver le maximum de vies qui
peuvent encore l’être. »
Je reçois très vite les réponses des lieutenants sur le
terrain. Ils ont l’air d’être soulagés que le massacre s’arrête. Enfin. Je me
retourne alors vers le crynien.
« Merci. Tout est fini. Un dernier mot avant que vous
ne me logiez une balle au fond du crâne. Je vous implore d’épargner un max…
Il m’arrête d’un geste de la main.
-
Tout ssela est inutile
Monssieur. Nous avons rreçu l’orrdrre de vous garrder en vie et de vous amener
devant ssa Ssainteté l’Emperreurrr Apolina IV. Elle écouterra vos rrequêtes.
Nous avons aussi rreçu l’orrdrre de ne tuer aucun orrsstien entre votre
rreddission et la fin de vos pourrparrlers avec notre dirrigeante. Il va ssans
dirre que cet orrdrre ne sss’applique pas aux perrssonnes ss’en prrennant à des
ssoldats de l’Emperreurr. Sseux-ssi sserrront éliminés ssans pitié.
Je réprime un soupir de soulagement. Tout n’est pas encore
perdu ! L’Empereur souhaite entrer en pourparlers. Une issue autre que le
génocide est encore envisageable. Ce n’est pas le moment de flancher. L’avenir
de mon pays dépend de ce qui se passera dans les prochaines heures. Je
m’empresse de répondre au soldat crynien.
-
Je remercie l’Empereur
pour l’entrevue qu’elle m’accorde. Et je suis prêt à vous suivre jusqu’à votre quartier
général afin de la rencontrer.
-
Nous nous donnerrons
pas ssette peine. Nous allons vous esscorter jusqu’à votre burreau au
trroisième étage de sse bâtiment et nous y attendrrons passiemment l’Emperreurr
avec vous.
J’aurais dû le voir venir. L’Empereur se voit déjà en pays
conquis. Tellement sûre d’elle qu’elle n’hésite pas un seul instant à venir se
promener dans Verméal, alors que nos soldats ne sont pas encore officiellement
démobilisé. Venant d’un autre chef d’état, cela aurait pu passer pour un acte
aussi téméraire que stupide, mais pas de la part de l’Empereur. Je pense
qu’elle sait très bien ce qu’elle fait. Si cela me permet de la rencontrer
bientôt et discuter, ce n’est pas une si mauvaise chose. En plus, cela me
permettra de jouer à domicile. Les équipes de sport sont toujours avantagées
lorsqu’elles jouent à domicile, c’est bien connu. Et c’est toujours ça de pris.
La situation est donc mauvaise, voire très mauvaise. Mais
elle reste meilleure que ce à quoi je m’attendais. Une porte de sortie[13] est en vue pour ce qui
reste de mon peuple. Tout espoir n’est pas perdu. Je vais lui montrer le
Yongène des grands jours. Je compte sur ma verve pour soutirer à l’Empereur le
traité de paix le plus favorable qu’un pays perdant puisse espérer. Il faut à
tout prix que je reste concentré.
En attendant, je me fais escorter dans un palais désert
jusqu’à mon bureau. En y entrant mon regard est tout de suite attiré par l’immense
foule amassée sur la Place, en-dessous de mes fenêtres. La foule écoute le Prêtre.
Les Loups cryniens sont forcément passés à travers ce troupeau
de bigots pour atteindre le bunker. Et ils n’ont déclenché aucun un mouvement
de panique, ni aucun un bain de sang, sur cette esplanade remplie de civils. Ils
sont très forts. Leur chef semble avoir suivi le fil de mes pensées et trouve
ici une excellente occasion de s’enorgueillir du talent de ses hommes.
« Nous étions en mission d’infiltrrassion. Nous
ssavons nous rrendre invissible. La population de la capitale vous a vu capituler
mais n’a pas vu les combats. L’Emperreur arriverra dans une demi-heurrrre ».
S’il n’était pas mon ennemi, je lui tirerais mon chapeau
pour ce tour de force. Mon regard se perd dans la contemplation de cette foule
épargnée par les combats et du Grand Prêtre debout sur la Place, sous mes
fenêtres.
Le Grand Prêtre…
Il y a environ quatre ou cinq heures de cela, quand je suis
entré dans le bunker avec les généraux, il sortait du palais. Je lui ai parlé
quelques minutes.
« Certain de ne pas vouloir venir au bunker ? Cet
endroit est sécurisé, vous serez à l’abri.
-
Mon cher ami, je suis
sincèrement touché par le souci que vous vous faites à mon égard. Mais ne vous
inquiétez pas. Les Golems me -que dis-je- nous protègeront des barbares
sanguinaires. Il serait totalement superflu de s’enfermer dans un bunker. Je
veux être là quand les Golems arriveront afin de pouvoir les remercier, eux et
leur inventeur, de nous montrer la voie depuis plus d’un millénaire ! Et
le peuple compte sur moi pour prier avec eux.
-
Certain de votre choix ?
-
Sûr et certain. Merci
Yongène. Allez-vous enfermer avec vos généraux et je prierai pour votre
protection à vous aussi.
-
C’est trop
aimable. »
Et le Prêtre s’en était allé. Je n’avais pas spécialement
insisté pour qu’il vienne au bunker avec moi. Déjà que je supporte moyennement
sa compagnie, mais dans un espace clos de moins de soixante mètres carrés, cela
aurait été invivable. En outre, je savais que je ne pouvais pas le convaincre.
Depuis que nous avons vu le Berserk bouger, le Grand Prêtre
s’est trouvé une foi renouvelée. Il est beaucoup plus confiant dans les
capacités de Ney et le pouvoir des Golems depuis que ce loup-garou de dix
mètres nous a foutu la trouille. Il croit dur comme fer à l’arrivée du Berserk
pour sauver l’Orst.
Je m’assois à mon bureau, face à la fenêtre. Je le vois
prier. Il psalmodie je ne sais quelle prière. Toute la foule l’imite avec une
ferveur incontestable. Pauvres gens. L’arrivée des Golems était leur seul
espoir. Seulement, il est trop tard. La guerre est finie. Cela ne sert plus à
rien de prier. Les Golems n’ont pas réussi à empêcher cette guerre. J’ai
toujours su que c’était du vent cette légende de Tafamé. Là, on en a la preuve
en béton. Une guerre s’est déclenchée, prévisible depuis des mois. Et pas un
seul coup de main de la part de Ney ou de ses poupées d’argile à la con.
Bravo Ney. Tu étais un inventeur de génie et sur les trois
derniers jours de ta vie t’es parti en sucette. Tu as donné aux générations qui
t’ont suivi des raisons pour ne pas apprendre à se défendre. Pour ne pas savoir
protéger ce qui leur est cher. Je me demande pourquoi ces gens prient encore
pour toi. La démence qui t’a poussé à créer ces Golems vient de nous péter à la
gueule. Tu as voulu protéger Tafamé en ton temps et tu n’as pas réussi.
Aujourd’hui tes divagations ont condamné une autre nation. Bravo[14].
Je laisse ainsi divaguer mes pensées en attendant
l’Empereur. Je scrute la foule. Et plus précisément le Grand Prêtre. C’est le
seul à me faire face actuellement. Le reste des personnes présentes lui fait
face et, donc, me tourne le dos. Il porte encore une fois une grande toge, d’un
vert bouteille qui me pique les yeux, même à cette distance.
Je devine aussi le bijou qu’il porte à son cou qui reflète
la lumière des vitres du palais[15] et réussit à m’éblouir. On
en parle de ce fermoir ? J’ai eu l’occasion de l’observer en détail
lorsque j’ai échangé quelques mots avec le Grand Prêtre tout à l’heure.
C’est une énorme pierre jaune-orangée enchâssée dans un entrelacs
de fils métalliques dorés du meilleur goût. Sûrement une pierre d’ambre. Mais
tel que je connais le Prêtre, ça doit être de l’ambre de palutinier.
Le palutinier est un résineux qui a disparu de la surface
du globe il y a plus de quatre cent mille ans selon nos paléontologues. Cependant,
on trouve encore des gisements de cette résine à l’état liquide dans la croûte
terrestre, à des kilomètres de profondeur, où la pression est assez forte pour
qu’elle puisse effectivement se liquéfier. Comme de juste, ces poches
géologiques d’ambre sont rares, difficiles à détecter et contiennent très peu
de ce précieux liquide. Un procédé a été mis au point à l’époque de Ney pour
créer des bijoux in-situ au niveau de
ces gisements. Je vous laisse imaginer la difficulté technique, les outils et
l’énergie nécessaires à la création d’un tel bijou.
Comme les autres joyaux du Prêtre, la valeur marchande de
cette pierre d’ambre est proprement indécente. Franchement, avec une seule de
ces pierres, le Lapis-Lazuli, le Rubis ou l’Ambre, je suis certain qu’on
pourrait tenter d’acheter l’Empereur. Il y aurait moyen qu’elle foute la paix à
l’Orst, s’en aille et s’excuse pour la gêne occasionnée en échange d’un de ces
joyaux…
Je secoue la tête et m’arrache à la contemplation de la
Grande Place. Ce n’est pas en laissant mes pensées vagabonder de cette manière
que je vais trouver des idées et des moyens de négociation avec l’Empereur.
Je me retourne vers le commandant crynien. Il est au fond
de la salle, avec ses hommes. Il ne me quitte pas des yeux et me surveille
attentivement mais, pour être tout à fait honnête, il fait montre d’une extrême
politesse. Il m’a laissé déambuler dans les couloirs pour venir du bunker
jusqu’ici sans me passer de quelconques menottes. Et voilà bien cinq minutes
que je marmonne dans ma barbe et il m’a laissé faire sans broncher. Un
envahisseur un peu moins civilisé m’aurait menotté aux barreaux de ma chaise et
foutu des calottes derrière la tête si j’avais voulu ouvrir la bouche avant
l’arrivée de l’Empereur[16].
Je décide donc de lui adresser la parole. On ne perd rien. Soit
il ne desserre pas la mâchoire et tant pis, soit il me répond et je pourrais
peut-être glaner quelques informations utiles. J’engage la conversation en
crynien. On est toujours plus bavard lorsque l’on s’exprime dans sa langue
natale.
« Vous connaissez mon nom, commandant, mais
auriez-vous l’amabilité de me donner le vôtre ?
-
Général Prakdtl[17]. Pour vous servir.
-
Puis-je connaître les
raisons qui ont poussé votre dirigeante à me laisser la vie sauve ? Tout
ce que j’ai entendu à propos d’Apolina IV me laissait penser qu’elle était une
personne… déterminée. Et lorsqu’on veut conquérir un pays, éliminer les dirigeants
reste une façon éprouvée d’anéantir les dernières poches de résistance.
Pourquoi ne vous a-t-elle pas ordonné de me tuer. Pourquoi veut-elle discuter
avec moi ?
-
Je suis aussi avancé
que vous sur la question. Les voies de sa Seigneurie sont impénétrables.
-
J’entends bien votre
réponse. Toujours est-il que procéder de la sorte est très courtois de sa part.
Me permettre de plaider devant elle la cause mon peuple, je reconnais bien là
les manières d’une grande et magnanime dirigeante[18].
Néanmoins,
je suppose sans trop de doute que la fin de mon entrevue avec l’Empereur sonnera
mon glas, quoiqu’il advienne. Je suis le dirigeant du pays vaincu, je ne peux
rester en vie. Vous qui êtes un homme courtois, puis-je demander à ce que vous
soyez la personne qui m’abattra ? Si vous pouvez m’empêcher de souffrir
lorsque vous accomplirez votre office, cela serait très sympathique de votre
part.
-
Je ne serais pas aussi
certain que vous l’êtes à propos de votre propre mort. A ce que j’ai cru
comprendre, l’Empereur a quelques projets pour vous. Pour être parfaitement
honnête, la manière dont vous avez dirigé le pays depuis la fuite de votre
président l’a positivement marquée. Elle a elle-même admis que ce n’était pas
tous les jours que l’on croisait un non-crynien aussi impressionnant. Notre
Grandeur n’a pas pour habitude de gâcher des dons aussi précieux que le vôtre.
Je n’en suis pas certain, mais je pense qu’elle vous gardera en vie et voudra
vous avoir à « sa disposition ». Mais dans le cas où elle ordonnerait
de vous tuer, vous avez ma parole que vous ne sentirez rien.
Ainsi mes généraux avaient raison. L’Empereur garde les
personnes les plus capables qu’elle croise à ses côtés, quelles que soient
leurs origines. C’en est presque cynique de voir que les généraux ont essayé de
se démarquer auprès de l’Empereur, sans succès, et qu’elle ait finalement jeté
son dévolu sur moi, sans que je ne fasse quoi que ce soit de particulier.
-
C’est très aimable à
vous. Mais vous savez, il est très peu probable que j’accepte l’offre de votre
dirigeante. Travailler pour la personne qui a massacré la moitié de mon pays,
ce n’est pas une position moralement défendable. Je vous remercie donc de bien
vouloir me tuer rapidement le moment venu. »
Le seul moyen pour que j’accepte un tel marché, au moins
temporairement, c’est qu’elle me fasse du chantage : « Travailles
pour moi ou j’assassine un à un tous les gens qui sont en ce moment en train de
prier sur la Grande Place. ». Là, j’accepterais. Autrement, plutôt mourir
que le déshonneur. C’est un adage que je m’efforce de respecter… et j’ai bien
conscience de fonctionner sur des principes d’un autre âge.
Par ailleurs, j’ai en ce moment-même de plus en plus de mal
à accepter le fait d’être encore en vie alors que je suis responsable de la
mort de milliers d’orstiens. Si je ne m’étais pas lancé à l’attaque de cette
statue à la con, peut-être que les choses se seraient passée autrement… Je me
sens incroyablement coupable. Je n’ai pas vraiment eu le temps de me lancer
dans une introspection depuis que nous sommes rentrés de Tafamé. J’avais pas
mal de chose à faire. Mais chaque jour qui passe, mon échec m’amène à penser
aux morts que j’ai provoquées. Je devrais déjà être en train nourrir les vers,
ce ne serait que justice. Et je préfère sincèrement me faire tuer que de servir
cette folle.
« Vous ne m’avez pas compris Monsieur Marrtrre. Vous
n’aurez pas le choix. Si notre Grandeur vous veut à son service, vous serez à
son service. Et avec toute la sympathie que je vous dois, je préfèrerais
sincèrement que vous mourriez. Je ne souhaite à personne de devenir un familier
de notre bien-estimée Empereur.
Je rêve ou il a frissonné en disant sa dernière
phrase ? Les regards des six autres Cryniens sont perdus dans le vide. Il
y en a deux qui évitent ostensiblement de me regarder alors que leur tâche en
ce moment-même est justement de me garder constamment à l’œil.
Le moins qu’on
puisse dire, c’est que c’est plutôt louche. Je n’ai malheureusement pas le
temps de m’attarder sur ces réactions pour le moins inattendues. Praktdl vient
de reprendre la parole, en orstien cette fois-ci.
« Je vous demanderrai Monssieur le Prremier
Consseiller de vous lever de votrre burreau. Ssa Ssainteté est arrrivée.
J’entends effectivement les pales d’un aérocoptère
au-dessus de nos têtes. Elle doit se poser sur le toit d’une des ailes du
palais.
Je me lève de mon fauteuil. Je jette un rapide coup d’œil vers
ces gens sur la Place… qui prient un Ney qui ne leur viendra pas en aide. Je
suis la seule aide qu’ils peuvent espérer maintenant.
Je ferme les yeux et m’astreins à respirer lentement. Le
calme dans mon esprit. La joute verbale qui arrive n’est en rien différente de
toutes celles que j’ai remportées. Je suis vif, j’y arriverai. Je rouvre les
yeux.
Je ne sais pas ce qui va se passer dans les prochaines
heures, mais une chose est sûre : je suis prêt.
Enfin je crois.
[1] Ou « tenait » devrais-je dire. Vu ce qu’il en reste à l’heure
actuelle.
[2] Officiellement, c’est le président qui est à la tête de
nos armées. Ce qui, officieusement, n’a jamais été aussi loin de la vérité.
[3] Comme si on peut appeler ça une guerre.
[4] Ou de la sortie, ça dépend comment on voit les choses.
[5] Je ne pense pas que les gonds de cette porte aient été graissés ne
serait-ce qu’une fois depuis leur fabrication.
[6] Même pas capable de rester conscient face à l’ennemi. Merci
à lui pour l’image de l’armée orstienne.
[7] Théoriquement, en tournant le poignet dans l’autre sens, ils peuvent aussi
desserrer leurs prises. Mais je ne suis même pas certain que ces brutes
épaisses soient au courant.
[8] Le plus dur étant de réussir à briser les vertèbres cervicales. Ne me
demandez pas comment je sais ça.
[9] Il a beaucoup plus de médailles que les autres, c’est
comme ça que j’ai deviné que c’était le chef.
[10] Les cryninens sont réputés pour avoir un sens de l’humour… particulier
dirons-nous.
[11] Je ne sais plus comment il s’appelle, ni sa fonction. Je
ne sais même pas si je l’ai su un jour à vrai dire.
[12] Et après coup je me dis que mes généraux ont été un peu
idiots : ils ont parlé en orstien.
[13] A peine entrebâillée, certes.
[14] Je n’ai jamais rien marmonné de ma vie qui ressemble plus à une prière que
ceci.
[15] Nous sommes l’après-midi. Le soleil tape donc sur les vitres du palais, qui
reflètent ses rayons sur la place, et le fermoir doré du Prêtre me renvoie une
partie de ces rayons. Pour ceux du fond qui se demanderaient.
[16] En tout cas, c’est ce que j’aurais fait à sa place.
[17] Un nom typiquement crynien. Imprononçable pour le
commun des mortels.
[18] La lèche n’a jamais fait de mal à personne.
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