Chapitre 8 : Dans le confort d'un bunker

 

L’armée crynienne est en vue de la capitale. Nous n’avons strictement rien pu faire. Nos défenses avaient été pourtant bien préparées. Mais le Cryn les a réduite à néant, et ce à une vitesse vertigineuse. Un fil chauffé à blanc dans une motte de beurre. Nous n’avons même pas réussi à montrer un début de résistance.

 

Je vois deux raisons principales à notre cuisant échec.

La première est  notre large infériorité numérique. L’armée crynienne comprend au moins quatre fois plus de militaires de métier que nos troupes. En même temps, comme tous les pays de l’Union, notre armée tient[1] plus de la police municipale qu’autre chose.

La deuxième, c’est qu’on n’a rien vu venir. Je ne sais pas comment ils se sont débrouillés mais aucun de nos dispositifs défensifs n’a fonctionné correctement. Ils se sont déplacés sous nos radars, par un tour de force que je n’explique pas. Nous les avons vus apparaître sur nos écrans alors qu’ils étaient déjà beaucoup trop avancés dans nos plaines et, le temps de nous retourner, ils avaient réduit en miette la plupart de nos régiments blindés.

 

Je connaissais les proverbes et histoires qui dotent le peuple crynien d’un immense esprit stratège mais force est de constater que les racontars sont bien en deçà de la vérité. Ils ne nous ont jamais laissé la possibilité de nous défendre. Notre armée n’a pas eu le temps de se rendre qu’elle était déjà décimée. Et j’ai été témoin de tout cela depuis la salle d’Etat-major installée dans le bunker au sous-sol du palais présidentiel. C’était glaçant.

 

On a tenu moins d’une journée. Une putain de journée ! J’ai beau regarder les tableaux, cartes et comptes-rendu qui jonchent le bunker, je n’arrive toujours pas à croire ce qui est en train de se passer. Selon nos estimations les plus optimistes, les cryniens atteindront le palais dans six heures. Les plus pessimistes nous disent que leurs soldats d’élites sont sûrement déjà à en train d’écumer les faubourgs de Verméal et préparent le terrain pour le gros des troupes.

 

J’observe depuis mon fauteuil les maréchaux orstiens qui gèrent les opérations dans le bunker, à quelques mètres de moi. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’ils gèrent mal. Je bataille avec eux depuis déjà une bonne demi-heure pour leur faire accepter la reddition de l’Orst. Ils ne sont pas d’accords. Ces planqués veulent que nos troupes continuent de se battre jusqu’à la fin, « pour l’amour de la patrie ». C’est facile d’avoir ce genre de discours quand on est dans un refuge blindé à une centaine de kilomètres du front.

 

Ok, je ne suis pas le chef des armées[2] et donc je n’ai pas l’autorité hiérarchique nécessaire pour contester leurs ordres. Mais le président est parti et je suis ce qui ressemble le plus au gouvernement en ce moment. Je devrais avoir mon mot à dire ! Ils ne veulent rien savoir. Putain !

Ils continuent donc à diriger leurs troupes et envoyer mes concitoyens à l’abattoir depuis mon sous-sol. Je n’en peux plus d’eux. L’idée de leur ficher une balle de revolver entre les deux yeux me traverse l’esprit quelques secondes. Je secoue la tête. Même si je le voulais vraiment, je ne saurais pas comment faire.

Depuis le début officiel de la guerre[3], on m’a exhorté à porter un revolver sur moi, pour me défendre. Comme si nous serions capables, mon revolver et moi, de faire face à une armée enragée. Le pire, c’est que je n’ai jamais utilisé une de ces choses. Je ne sais même pas comment ça fonctionne ! Mais j’ai tout de même accepté de le porter à la ceinture, pour qu’ils me foutent la paix.

Et j’en arrive à la conclusion que si ce revolver peut revêtir une utilité, peut aider l’Orst, c’est en l’utilisant contre mes propres généraux…

 

Ils continuent à crachoter dans les micros de leurs radios pendant que je les regarde en fulminant. Je ne peux rien faire. Même sortir de ce bunker m’est interdit. Il y a des soldats en faction devant la porte, chargés de la sécurité des pauvres VIP que ces maréchaux séniles et moi-même représentons. Ils m’empêcheraient à coup sûr de sortir.

Je me retrouve donc avachi dans un immense fauteuil très confortable, grignotant des rations de survie que j’ai trouvées dans le fond du bunker.

Ces gâteaux secs ne sont vraiment pas bons. Mais au moins ça m’occupe.

 

Les troupes crynniennes avancent à une allure hallucinante. Je reconnais le nom des lieux où nos armées se replient. A chaque fois, c’est de plus en plus proche de Verméal. Et à chaque fois, la nécessité de battre en retraite survient de plus en plus rapidement. On a déjà perdu. Néanmoins, ces vieux chnoques persistent à vouloir se battre. Pour quoi, hein ? Pour pouvoir tuer deux cryniens de plus ? A quoi bon ? On en tue un, il y en a cinq qui prennent sa place ! Sans compter qu’un crynien descend une bonne vingtaine d’orstiens en moyenne avant de se faire tuer. Cela ne peut plus durer. Je me lève de mon fauteuil, balance mon paquet de biscuits de survie au loin et me dirige droit vers les maréchaux.

 

« Sortez le foutu drapeau blanc ! On se rend ! Vous entendez la même chose que moi ! On est plus que dans la mouise ! On est foutus ! Limitez les pertes et dites à vos soldats de se rendre !

-   Avec tout le respect que je vous dois, jamais de la vie. Je préfère périr sous les coups de ces cryniens que de me rendre.

Ses collègues acquiescent avec vigueur. Mais c’est qu’ils me prendraient de haut ces connards ! Je ravale ma fierté autant que possible avant de lui adresser de nouveau la parole.

-   Arrêtez avec vos sentiments héroïques à la con ! On n’a absolument pas besoin d’un baroud d’honneur ! Cessez les combats immédiatement !

-   Vous n’avez pas entendu ce que je viens de dire ? Jamais ! Maintenant laissez-moi, j’ai du travail.

Me parler à moi comme à un vulgaire gamin ?! Sérieusement ? J’essaie de garder mon calme, ce n’est pas le moment de se les mettre à dos.

-   Plus on lui offre de résistance, moins l’Empereur sera disposée à discuter de conditions de reddition qui nous seraient favorables ! Cette résistance est inutile et nous allons devoir nous rendre dans peu de temps de toute manière ! Cessez ce massacre sur le champ et laissez-moi parlementer avec l’Empereur sur des bases aussi « saines » que possible.

-   Billevesées ! Vous savez aussi bien que moi que l’Empereur exterminera sans hésiter cette plèbe que vous voulez sauver. Cependant, en lui montrant que les élites orstiennes sont capables de lui tenir tête même avec des effectifs aussi réduits, nous montons dans son estime. C’est comme cela que pourrons nous en sortir. A vrai dire, nous vous rendons service en ce moment même.

 

Un déclic. Je viens très précisément d’entendre les rouages de mon cerveau se mettre en branle. Je viens de percuter.

-   Attendez… Vous venez de me dire que si vous continuez les combats, c’est parce que vous pensez que l’Empereur vous laissera la vie sauve si elle voit en vous des stratèges de renom ? Vous essayez de sauver votre propre peau de cette manière ?!

 

Ils ne font même pas semblant de me répondre et retournent très vite à leur poste de radio et leurs cartes militaires. Les enfoirés… Je retourne chercher le revolver que j’avais laissé coincé entre les coussins du fauteuil. Je vais arrêter cette guerre à ma manière. Je suis désolé d’avance mais si tuer cinq vieillards peut potentiellement sauver quelques milliers de vie, le jeu en vaut la chandelle.

 

Notre but est de protéger les orstiens ! Pas de les envoyer au casse-pipe histoire de sauver sa propre peau !

 

Il est vrai que quelques histoires circulent sur le fait que l’Empereur n’est pas très regardante sur l’origine de ses sbires, tant qu’ils sont efficaces… Mais tenter de sauver sa vie en faisant ce pari ridicule ? Ils me débectent. C’est ça l’élite de mon pays ? Des vieillards occupés à sauver leur peau ?

Les tuer me permettrait de faire d’une pierre deux coups : cela permettrait de sauver tous les soldats qui peuvent encore l’être et cela rehausserait d’un ordre de grandeur la probité générale du pays.

 

J’attrape l’arme. Je ne cesse d’être étonné par son poids. Comment une aussi petite chose peut-elle être aussi lourde ? Je n’ai jamais tué quiconque et je ne m’en croyais pas capable. Mais je dois les arrêter et stopper leur folie. J’espère que ce pistolet est correctement chargé. Je ne sais pas comment le vérifier. Mais bon, tant pis.

Et puis je vais utiliser cette arme dans des conditions que je trouve plutôt correctes pour un dépucelage : le meurtre de sang-froid. Après ça, je serai bien obligé d’admettre que j’ai un petit côté sanguinaire. Il aurait pu y avoir d’autres solutions pour les arrêter. Mais j’ai décidé d’emprunter la voie du sang. Je ne pourrai pas m’en cacher.

 

Je retourne donc auprès de mes « amis » les généraux. Ils ne m’ont pas vu trifouiller dans mon coin, trop occupés qu’ils sont à m’esquiver du regard depuis que j’ai compris les desseins honteux qui les motivent à continuer les combats. Tellement peu d’honneur qu’ils n’assument même pas leurs propres actes… Parasites… Je m’approche du maréchal en charge des divisions blindées. C’est celui qui m’a mal parlé il y a deux minutes… Ma main est moite et j’ai peur que le pistolet me glisse entre les doigts. Je raffermis ma prise sur la crosse et…

 

Des coups de feu éclatent.

Un silence, telle une chape de plomb, s’abat à l’intérieur du bunker.

 

Mais ce n’est pas de ma faute. Je n’ai pas eu le temps d’appuyer sur la gâchette. Le bruit provenait d’en dehors. De l’entrée[4] du bunker. Tout le monde se fige. C’était très bref. Il y a dû avoir quatre coups de feu tout au plus et cela dans un laps de temps d’au maximum trois secondes. Mon pistolet est toujours dans ma main. Les généraux ont aussi sorti leurs armes. La différence c’est qu’eux ils savent s’en servir. Enfin j’espère.

 

La lourde porte blindée commence à s’ouvrir. Les généraux renversent une des tables qui soutenait les cartes tactiques et se mettent derrière à couvert. Je les rejoins et je m’assois avec eux derrière la table, le dos plaqué contre le tablier. J’avoue que je n’y avais pas pensé. Je serais resté debout en plein milieu de la pièce, superbe cible, s’ils n’avaient pas été là.

On entend la porte grincer[5]. Je suis assis contre le bord de la table et, en me penchant un peu, je peux voir son encadrement. Je me permets de jeter un coup d’œil. La porte est grande ouverte. Béante. Et je ne vois personne. Enfin personne de vivant. Les deux gardes qui étaient en faction devant le bunker sont étendus par terre, baignant dans une mare de sang. Je continue de scruter le couloir qui prolonge l’ouverture de la porte. Ils ne sont pas morts tout seul ces gardes ! Où est l’assaillant ? Je me remets à couvert derrière ma table, je me retourne vers les généraux et j’étouffe un hoquet de surprise.

 

Les assaillants sont de ce côté-ci de la table ! Ils ont dû faire le tour par l’autre côté pendant que je surveillais l’entrée. Ils ont été silencieux. Très silencieux. Je n’ai absolument rien remarqué. Ils sont sept. Cinq d’entre eux maintiennent debout et immobilisés mes généraux. Le commandant de notre armée de l’air est tombé dans les vapes[6].

 

Je remarque qu’on leur a tous passé un filin autour de leurs gorges. J’ai entendu parler de cette arme. Un « fil d’araignée » comme les cryniens aiment à les appeler.

Les cinq militaires cryniens ayant immobilisé mes généraux tiennent chacun dans leurs mains gauches l’extrémité de leur fil d’araignée respectif. Avec un simple mouvement de poignet, en une fraction de seconde, ces hommes peuvent resserrer leurs prises autour du cou de leurs otages et les égorger[7]. En tirant un grand coup, ils peuvent même théoriquement décapiter mes généraux. Mais cette méthode de mise à mort est en réalité très technique à mettre en œuvre et demande une force colossale[8]. A ce qui paraît, on gagne une médaille honorifique très prisée, remise par sa Sainteté l’Empereur en personne, si on arrive à maîtriser le geste. Pour l’instant on n’en est pas là. Ces vieillards sont simplement en train de suffoquer.

 

L’arrivé si inattendue et si soudaine de ces soldats cryniens m’a profondément déstabilisé. Une expression de surprise, clairement non feinte, doit se dessiner sur mon visage. En tout cas, ma réaction à leur arrivée a l’air de faire marrer le chef de la bande[9]. Il ne dit pas un mot mais son sourire jusqu’aux oreilles m’indique clairement qu’il est en train de se moquer de moi. Si seulement j’avais un moyen de lui rabattre son caquet.

Mais ! Mais ! Je viens de me rendre compte ! J’ai toujours mon revolver dans la main ! Pas le temps de réfléchir, je le pointe sur ce salopard de crynien.

 

Mon geste déclenche immédiatement chez lui un fou rire. J’en suis tellement perplexe que j’en perds momentanément mes moyens. Je le menace avec une arme, il ne songe pas à se protéger et en prime se fout de ma gueule ? Les cinq cryniens retenant les généraux en otage se permettent de sourire. Le dernier soldat qui, lui, a les mains libres, se tapent littéralement sur les cuisses en riant.

Mais c’est quoi ce délire ? Ils l’auront voulu ! Je vais lui faire voler en éclat sa belle gueule de crynien ! J’appuie sur la détente ! Et… et rien.

 

Ma mine déconfite ne fait que redoubler l’hilarité du chef, qui en a les larmes aux yeux. C’en est assez. Je vais mourir, d’accord, mais je ne vais pas me donner en spectacle plus longtemps. Je me lève d’un bond et j’essaie de me jeter sur cet abruti. Si je dois crever, autant que ce soit en ayant eu l’occasion de lui refaire le portrait.

 

Je n’ai pas le temps de lui tomber dessus que le crynien me cueille d’un joli uppercut entre les côtes. Je retombe par terre, sur le flanc, le souffle coupé. En même temps, je pensais à quoi ? A quel moment je pensais faire le poids contre un soldat crynien surentraîné ?  

Plus personne ne rit. Le chef ramasse mon arme et, tout en la rangeant dans un de ses holsters, s’adresse à moi en crynien :

« Quand on est en possession d’une arme, on apprend au moins à enlever le loquet de sûreté ».

 

Au moins, je comprends maintenant la raison de leur hilarité. Lui et son équipe ont traversé tout Verméal, mis à mal l’élite de nos soldats, puis se retrouvent nez à nez avec moi, un gars qui ne sait même pas se servir d’une arme à feu. Le contraste peut effectivement leur prêter à rire[10]. Un de mes généraux[11] essaye tant bien que mal de prendre la parole malgré le fil d’araignée toujours passé autour de son cou :

« Echec et mat. Vous avez gagné. Nous reconnaissons notre défaite et nous vous livrons notre Premier Conseiller, qui représente à lui seul la totalité de notre gouvernement. Faites-en ce que vous en voulez. »

Alors là. Je suis consterné. Si j’avais suffisamment récupéré mon souffle pour lui cracher à la gueule, je l’aurais fait avec plaisir. Mais le coup de poing que j’ai reçu était assez violent. Je n’arrive qu’à lâcher un petit sifflement aigu. Un autre de mes généraux reprend la parole :

« Laissez à mes compagnons et à moi-même la vie sauve et amenez-nous devant votre Empereur afin qu’elle puisse jauger de notre valeur. Si votre dirigeante est aussi perspicace et intelligente que ce que l’on dit, elle verra tout de suite l’intérêt qu’elle a de nous garder en vie. Nous serons ses meilleurs stratèges et… »

 

Le chef de l’escouade crynienne ne semble pas s‘intéresser outre mesure à ce que déblatère mon général et adresse un léger signe de tête à ses soldats. Cinq corps tombent par terre. Et cinq têtes roulent au loin de ces corps. Les cinq soldats ont réussi à décapiter leurs prises. Dois-je préciser que, même en Cryn, les gens capables d’une telle prouesse ne sont pas légion ? Plus de doute possible : ces soldats, c’est les Loups du Cryn. La crème de la crème en matière de soldat.

J’ai assez repris mon souffle pour reparler. Je tente tant bien que mal de me relever.

 

« Tuez-moi si vous le souhaitez mais laissez-moi avant annoncer le cessez-le-feu à mes troupes. »

J’ai parlé en crynien. Au vu de la puissance économique de notre voisin, tout diplomate exerçant son métier à la frontière des montagnes d’Hanror se doit de savoir parler crynien[12]. Cependant, leur chef me répond en orstien. Avec un accent à couper au couteau, certes, mais sans aucune faute de syntaxe ou de grammaire.

« Je n’osais vous le demander mon cherr Monssieur Marrtrre. Faites. »

Il accompagne ses mots d’un grand geste du bras et désigne de sa main tendue les postes de radio. Deux de ses gars m’aident finalement à me relever et me traînent jusqu’à la table. Même si leurs gestes ne révèlent aucune compassion à mon égard, on dirait qu’ils essaient de me traiter avec respect. C’est très bizarre comme sensation.

 

A peine arrivé à portée de bras des postes de radio, je me précipite sur le microphone. Cette guerre doit finir au plus vite.

« Ici Yongène Martre, Premier Conseiller de la République d’Orst et chef des armées par procuration. Je vous somme de déposer les armes immédiatement. Les combats sont finis. L’Orst a perdu. Evitons toute perte supplémentaire inutile. Rendez-vous et occupez-vous des blessés. La principale préoccupation maintenant est de sauver le maximum de vies qui peuvent encore l’être. »

Je reçois très vite les réponses des lieutenants sur le terrain. Ils ont l’air d’être soulagés que le massacre s’arrête. Enfin. Je me retourne alors vers le crynien.

« Merci. Tout est fini. Un dernier mot avant que vous ne me logiez une balle au fond du crâne. Je vous implore d’épargner un max…

Il m’arrête d’un geste de la main.

-   Tout ssela est inutile Monssieur. Nous avons rreçu l’orrdrre de vous garrder en vie et de vous amener devant ssa Ssainteté l’Emperreurrr Apolina IV. Elle écouterra vos rrequêtes. Nous avons aussi rreçu l’orrdrre de ne tuer aucun orrsstien entre votre rreddission et la fin de vos pourrparrlers avec notre dirrigeante. Il va ssans dirre que cet orrdrre ne sss’applique pas aux perrssonnes ss’en prrennant à des ssoldats de l’Emperreurr. Sseux-ssi sserrront éliminés ssans pitié.

 

Je réprime un soupir de soulagement. Tout n’est pas encore perdu ! L’Empereur souhaite entrer en pourparlers. Une issue autre que le génocide est encore envisageable. Ce n’est pas le moment de flancher. L’avenir de mon pays dépend de ce qui se passera dans les prochaines heures. Je m’empresse de répondre au soldat crynien.

-   Je remercie l’Empereur pour l’entrevue qu’elle m’accorde. Et je suis prêt à vous suivre jusqu’à votre quartier général afin de la rencontrer.

-   Nous nous donnerrons pas ssette peine. Nous allons vous esscorter jusqu’à votre burreau au trroisième étage de sse bâtiment et nous y attendrrons passiemment l’Emperreurr avec vous.

J’aurais dû le voir venir. L’Empereur se voit déjà en pays conquis. Tellement sûre d’elle qu’elle n’hésite pas un seul instant à venir se promener dans Verméal, alors que nos soldats ne sont pas encore officiellement démobilisé. Venant d’un autre chef d’état, cela aurait pu passer pour un acte aussi téméraire que stupide, mais pas de la part de l’Empereur. Je pense qu’elle sait très bien ce qu’elle fait. Si cela me permet de la rencontrer bientôt et discuter, ce n’est pas une si mauvaise chose. En plus, cela me permettra de jouer à domicile. Les équipes de sport sont toujours avantagées lorsqu’elles jouent à domicile, c’est bien connu. Et c’est toujours ça de pris.

 

La situation est donc mauvaise, voire très mauvaise. Mais elle reste meilleure que ce à quoi je m’attendais. Une porte de sortie[13] est en vue pour ce qui reste de mon peuple. Tout espoir n’est pas perdu. Je vais lui montrer le Yongène des grands jours. Je compte sur ma verve pour soutirer à l’Empereur le traité de paix le plus favorable qu’un pays perdant puisse espérer. Il faut à tout prix que je reste concentré.

 

En attendant, je me fais escorter dans un palais désert jusqu’à mon bureau. En y entrant mon regard est tout de suite attiré par l’immense foule amassée sur la Place, en-dessous de mes fenêtres. La foule écoute le Prêtre.

Les Loups cryniens sont forcément passés à travers ce troupeau de bigots pour atteindre le bunker. Et ils n’ont déclenché aucun un mouvement de panique, ni aucun un bain de sang, sur cette esplanade remplie de civils. Ils sont très forts. Leur chef semble avoir suivi le fil de mes pensées et trouve ici une excellente occasion de s’enorgueillir du talent de ses hommes.

 

« Nous étions en mission d’infiltrrassion. Nous ssavons nous rrendre invissible. La population de la capitale vous a vu capituler mais n’a pas vu les combats. L’Emperreur arriverra dans une demi-heurrrre ».

S’il n’était pas mon ennemi, je lui tirerais mon chapeau pour ce tour de force. Mon regard se perd dans la contemplation de cette foule épargnée par les combats et du Grand Prêtre debout sur la Place, sous mes fenêtres.

 

Le Grand Prêtre…

Il y a environ quatre ou cinq heures de cela, quand je suis entré dans le bunker avec les généraux, il sortait du palais. Je lui ai parlé quelques minutes.

« Certain de ne pas vouloir venir au bunker ? Cet endroit est sécurisé, vous serez à l’abri.

-   Mon cher ami, je suis sincèrement touché par le souci que vous vous faites à mon égard. Mais ne vous inquiétez pas. Les Golems me -que dis-je- nous protègeront des barbares sanguinaires. Il serait totalement superflu de s’enfermer dans un bunker. Je veux être là quand les Golems arriveront afin de pouvoir les remercier, eux et leur inventeur, de nous montrer la voie depuis plus d’un millénaire ! Et le peuple compte sur moi pour prier avec eux.

-   Certain de votre choix ?

-   Sûr et certain. Merci Yongène. Allez-vous enfermer avec vos généraux et je prierai pour votre protection à vous aussi.

-   C’est trop aimable. »

 

Et le Prêtre s’en était allé. Je n’avais pas spécialement insisté pour qu’il vienne au bunker avec moi. Déjà que je supporte moyennement sa compagnie, mais dans un espace clos de moins de soixante mètres carrés, cela aurait été invivable. En outre, je savais que je ne pouvais pas le convaincre.

Depuis que nous avons vu le Berserk bouger, le Grand Prêtre s’est trouvé une foi renouvelée. Il est beaucoup plus confiant dans les capacités de Ney et le pouvoir des Golems depuis que ce loup-garou de dix mètres nous a foutu la trouille. Il croit dur comme fer à l’arrivée du Berserk pour sauver l’Orst.

 

Je m’assois à mon bureau, face à la fenêtre. Je le vois prier. Il psalmodie je ne sais quelle prière. Toute la foule l’imite avec une ferveur incontestable. Pauvres gens. L’arrivée des Golems était leur seul espoir. Seulement, il est trop tard. La guerre est finie. Cela ne sert plus à rien de prier. Les Golems n’ont pas réussi à empêcher cette guerre. J’ai toujours su que c’était du vent cette légende de Tafamé. Là, on en a la preuve en béton. Une guerre s’est déclenchée, prévisible depuis des mois. Et pas un seul coup de main de la part de Ney ou de ses poupées d’argile à la con.

 

Bravo Ney. Tu étais un inventeur de génie et sur les trois derniers jours de ta vie t’es parti en sucette. Tu as donné aux générations qui t’ont suivi des raisons pour ne pas apprendre à se défendre. Pour ne pas savoir protéger ce qui leur est cher. Je me demande pourquoi ces gens prient encore pour toi. La démence qui t’a poussé à créer ces Golems vient de nous péter à la gueule. Tu as voulu protéger Tafamé en ton temps et tu n’as pas réussi. Aujourd’hui tes divagations ont condamné une autre nation. Bravo[14].

Je laisse ainsi divaguer mes pensées en attendant l’Empereur. Je scrute la foule. Et plus précisément le Grand Prêtre. C’est le seul à me faire face actuellement. Le reste des personnes présentes lui fait face et, donc, me tourne le dos. Il porte encore une fois une grande toge, d’un vert bouteille qui me pique les yeux, même à cette distance.

Je devine aussi le bijou qu’il porte à son cou qui reflète la lumière des vitres du palais[15] et réussit à m’éblouir. On en parle de ce fermoir ? J’ai eu l’occasion de l’observer en détail lorsque j’ai échangé quelques mots avec le Grand Prêtre tout à l’heure.

 

C’est une énorme pierre jaune-orangée enchâssée dans un entrelacs de fils métalliques dorés du meilleur goût. Sûrement une pierre d’ambre. Mais tel que je connais le Prêtre, ça doit être de l’ambre de palutinier.

Le palutinier est un résineux qui a disparu de la surface du globe il y a plus de quatre cent mille ans selon nos paléontologues. Cependant, on trouve encore des gisements de cette résine à l’état liquide dans la croûte terrestre, à des kilomètres de profondeur, où la pression est assez forte pour qu’elle puisse effectivement se liquéfier. Comme de juste, ces poches géologiques d’ambre sont rares, difficiles à détecter et contiennent très peu de ce précieux liquide. Un procédé a été mis au point à l’époque de Ney pour créer des bijoux in-situ au niveau de ces gisements. Je vous laisse imaginer la difficulté technique, les outils et l’énergie nécessaires à la création d’un tel bijou.

 

Comme les autres joyaux du Prêtre, la valeur marchande de cette pierre d’ambre est proprement indécente. Franchement, avec une seule de ces pierres, le Lapis-Lazuli, le Rubis ou l’Ambre, je suis certain qu’on pourrait tenter d’acheter l’Empereur. Il y aurait moyen qu’elle foute la paix à l’Orst, s’en aille et s’excuse pour la gêne occasionnée en échange d’un de ces joyaux…

 

Je secoue la tête et m’arrache à la contemplation de la Grande Place. Ce n’est pas en laissant mes pensées vagabonder de cette manière que je vais trouver des idées et des moyens de négociation avec l’Empereur.

Je me retourne vers le commandant crynien. Il est au fond de la salle, avec ses hommes. Il ne me quitte pas des yeux et me surveille attentivement mais, pour être tout à fait honnête, il fait montre d’une extrême politesse. Il m’a laissé déambuler dans les couloirs pour venir du bunker jusqu’ici sans me passer de quelconques menottes. Et voilà bien cinq minutes que je marmonne dans ma barbe et il m’a laissé faire sans broncher. Un envahisseur un peu moins civilisé m’aurait menotté aux barreaux de ma chaise et foutu des calottes derrière la tête si j’avais voulu ouvrir la bouche avant l’arrivée de l’Empereur[16].

Je décide donc de lui adresser la parole. On ne perd rien. Soit il ne desserre pas la mâchoire et tant pis, soit il me répond et je pourrais peut-être glaner quelques informations utiles. J’engage la conversation en crynien. On est toujours plus bavard lorsque l’on s’exprime dans sa langue natale.

 

« Vous connaissez mon nom, commandant, mais auriez-vous l’amabilité de me donner le vôtre ?

-   Général Prakdtl[17]. Pour vous servir.

-   Puis-je connaître les raisons qui ont poussé votre dirigeante à me laisser la vie sauve ? Tout ce que j’ai entendu à propos d’Apolina IV me laissait penser qu’elle était une personne… déterminée. Et lorsqu’on veut conquérir un pays, éliminer les dirigeants reste une façon éprouvée d’anéantir les dernières poches de résistance. Pourquoi ne vous a-t-elle pas ordonné de me tuer. Pourquoi veut-elle discuter avec moi ?

-   Je suis aussi avancé que vous sur la question. Les voies de sa Seigneurie sont impénétrables.

-   J’entends bien votre réponse. Toujours est-il que procéder de la sorte est très courtois de sa part. Me permettre de plaider devant elle la cause mon peuple, je reconnais bien là les manières d’une grande et magnanime dirigeante[18].

Néanmoins, je suppose sans trop de doute que la fin de mon entrevue avec l’Empereur sonnera mon glas, quoiqu’il advienne. Je suis le dirigeant du pays vaincu, je ne peux rester en vie. Vous qui êtes un homme courtois, puis-je demander à ce que vous soyez la personne qui m’abattra ? Si vous pouvez m’empêcher de souffrir lorsque vous accomplirez votre office, cela serait très sympathique de votre part.

-   Je ne serais pas aussi certain que vous l’êtes à propos de votre propre mort. A ce que j’ai cru comprendre, l’Empereur a quelques projets pour vous. Pour être parfaitement honnête, la manière dont vous avez dirigé le pays depuis la fuite de votre président l’a positivement marquée. Elle a elle-même admis que ce n’était pas tous les jours que l’on croisait un non-crynien aussi impressionnant. Notre Grandeur n’a pas pour habitude de gâcher des dons aussi précieux que le vôtre. Je n’en suis pas certain, mais je pense qu’elle vous gardera en vie et voudra vous avoir à « sa disposition ». Mais dans le cas où elle ordonnerait de vous tuer, vous avez ma parole que vous ne sentirez rien.

Ainsi mes généraux avaient raison. L’Empereur garde les personnes les plus capables qu’elle croise à ses côtés, quelles que soient leurs origines. C’en est presque cynique de voir que les généraux ont essayé de se démarquer auprès de l’Empereur, sans succès, et qu’elle ait finalement jeté son dévolu sur moi, sans que je ne fasse quoi que ce soit de particulier.

-   C’est très aimable à vous. Mais vous savez, il est très peu probable que j’accepte l’offre de votre dirigeante. Travailler pour la personne qui a massacré la moitié de mon pays, ce n’est pas une position moralement défendable. Je vous remercie donc de bien vouloir me tuer rapidement le moment venu. »

 

Le seul moyen pour que j’accepte un tel marché, au moins temporairement, c’est qu’elle me fasse du chantage : « Travailles pour moi ou j’assassine un à un tous les gens qui sont en ce moment en train de prier sur la Grande Place. ». Là, j’accepterais. Autrement, plutôt mourir que le déshonneur. C’est un adage que je m’efforce de respecter… et j’ai bien conscience de fonctionner sur des principes d’un autre âge.

Par ailleurs, j’ai en ce moment-même de plus en plus de mal à accepter le fait d’être encore en vie alors que je suis responsable de la mort de milliers d’orstiens. Si je ne m’étais pas lancé à l’attaque de cette statue à la con, peut-être que les choses se seraient passée autrement… Je me sens incroyablement coupable. Je n’ai pas vraiment eu le temps de me lancer dans une introspection depuis que nous sommes rentrés de Tafamé. J’avais pas mal de chose à faire. Mais chaque jour qui passe, mon échec m’amène à penser aux morts que j’ai provoquées. Je devrais déjà être en train nourrir les vers, ce ne serait que justice. Et je préfère sincèrement me faire tuer que de servir cette folle.

 

« Vous ne m’avez pas compris Monsieur Marrtrre. Vous n’aurez pas le choix. Si notre Grandeur vous veut à son service, vous serez à son service. Et avec toute la sympathie que je vous dois, je préfèrerais sincèrement que vous mourriez. Je ne souhaite à personne de devenir un familier de notre bien-estimée Empereur. 

Je rêve ou il a frissonné en disant sa dernière phrase ? Les regards des six autres Cryniens sont perdus dans le vide. Il y en a deux qui évitent ostensiblement de me regarder alors que leur tâche en ce moment-même est justement de me garder constamment à l’œil.

 

 Le moins qu’on puisse dire, c’est que c’est plutôt louche. Je n’ai malheureusement pas le temps de m’attarder sur ces réactions pour le moins inattendues. Praktdl vient de reprendre la parole, en orstien cette fois-ci.

« Je vous demanderrai Monssieur le Prremier Consseiller de vous lever de votrre burreau. Ssa Ssainteté est arrrivée.

J’entends effectivement les pales d’un aérocoptère au-dessus de nos têtes. Elle doit se poser sur le toit d’une des ailes du palais.

Je me lève de mon fauteuil. Je jette un rapide coup d’œil vers ces gens sur la Place… qui prient un Ney qui ne leur viendra pas en aide. Je suis la seule aide qu’ils peuvent espérer maintenant.

Je ferme les yeux et m’astreins à respirer lentement. Le calme dans mon esprit. La joute verbale qui arrive n’est en rien différente de toutes celles que j’ai remportées. Je suis vif, j’y arriverai. Je rouvre les yeux.

 

Je ne sais pas ce qui va se passer dans les prochaines heures, mais une chose est sûre : je suis prêt.

 

Enfin je crois.



[1] Ou « tenait » devrais-je dire. Vu ce qu’il en reste à l’heure actuelle.

[2] Officiellement, c’est le président qui est à la tête de nos armées. Ce qui, officieusement, n’a jamais été aussi loin de la vérité.

[3] Comme si on peut appeler ça une guerre.

[4] Ou de la sortie, ça dépend comment on voit les choses.

[5] Je ne pense pas que les gonds de cette porte aient été graissés ne serait-ce qu’une fois depuis leur fabrication.

[6] Même pas capable de rester conscient face à l’ennemi. Merci à lui pour l’image de l’armée orstienne.

[7] Théoriquement, en tournant le poignet dans l’autre sens, ils peuvent aussi desserrer leurs prises. Mais je ne suis même pas certain que ces brutes épaisses soient au courant.

[8] Le plus dur étant de réussir à briser les vertèbres cervicales. Ne me demandez pas comment je sais ça.

[9] Il a beaucoup plus de médailles que les autres, c’est comme ça que j’ai deviné que c’était le chef.

[10] Les cryninens sont réputés pour avoir un sens de l’humour… particulier dirons-nous.

[11] Je ne sais plus comment il s’appelle, ni sa fonction. Je ne sais même pas si je l’ai su un jour à vrai dire.

[12] Et après coup je me dis que mes généraux ont été un peu idiots : ils ont parlé en orstien.

[13] A peine entrebâillée, certes.

[14] Je n’ai jamais rien marmonné de ma vie qui ressemble plus à une prière que ceci.

[15] Nous sommes l’après-midi. Le soleil tape donc sur les vitres du palais, qui reflètent ses rayons sur la place, et le fermoir doré du Prêtre me renvoie une partie de ces rayons. Pour ceux du fond qui se demanderaient.

[16] En tout cas, c’est ce que j’aurais fait à sa place.

[17] Un nom typiquement crynien. Imprononçable pour le commun des mortels.

[18] La lèche n’a jamais fait de mal à personne.

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