Chapitre 4 : Dégommons du Golem

 

Cela faisait longtemps que je n’étais pas venu sur le site de l’antique Tafamé. Le Berserk n’a pas bougé. Toujours aussi terrifiant. De manière parfaitement honnête, j’arrive à comprendre pourquoi les gens en ont peur. C’est une statue, certes, mais son réalisme est si prenant qu’il est facile de croire qu’elle peut prendre vie à tout instant1.

Elle mesure exactement 13,856 mètres de haut2. Tout son corps, à l’exception de sa tête, a été façonné de manière à ressembler au corps d’un homme3. Mais pas n’importe quel homme. Nous sommes sur un corps d’une personne qui passe quarante heures à la salle de musculation par semaine et dont le régime alimentaire est à base de stéroïdes. Sa tête, quant à elle, ressemble à celle d’un canidé. Là encore, quand je parle de canidé, je ne pense pas au chihuahua de mamie. Sa tête dégage un mélange intéressant d’intelligence et de noblesse – que l’on associe très souvent aux loups – ainsi que de  folie et de cruauté – plutôt relatives aux hyènes. Le tout est d’un brun clair de terre séchée. La seule touche de couleur vient des deux énormes pierres peintes en rouge sang au niveau de ses yeux. Le résultat est stupéfiant. Ney était un sacré sculpteur.

 

Mais je ne suis pas là pour admirer la vue. Je suis là pour dégommer du Golem.

Mes meilleurs scientifiques se sont penchés sur les matériaux composant le Berserk. Et au final, il ne s’agit que d’une énorme statue en argile.

Son unique particularité est qu’elle a été recouverte d’un liquide proche du kugnard, substance que l’on utilise de nos jours pour ignifuger et consolider les charpentes de maisons. C’est cette mixture qui fait que le Berserk est toujours debout mille ans après sa construction. Sans cette couche protectrice, il serait tombé en miette depuis belle lurette. Mes alchimistes ont réussi à gratter cette couche qui ne protège donc plus la statue. Mes artificiers ont fini de positionner les pains d’explosifs sur la statue. Nous sommes là depuis quatre jours et le Berserk est sur le point d’être détruit. On a abattu un boulot monstre4 et je suis on ne peut plus fier de mon équipe.

 

Nous allons une fois pour toute mettre au rebut les peurs superstitieuses qui paralysent nos peuples depuis mille ans. Le moment va être historique. Je rêve cinq secondes de mon nom dans les livres d’Histoire. Grand novateur, je serai la personne qui aura fait rentrer le continent austral dans une nouvelle ère. Peut-être bien que dans mille ans, on parlera encore de moi comme aujourd’hui on parle de Ney. Il y aura même peut-être des gens assez idiots pour créer une religion en mon honneur.

Je secoue la tête. Concentrons-nous sur notre tâche. Ce n’est pas le moment de foirer.

 

Je suis dans la salle de contrôle. Les écrans affichent quelques détails techniques et les résultats des simulations d’explosions. Durant ma jeunesse, j’ai travaillé quelques temps comme technicien pour un groupe d’artificiers. J’ai encore quelques restes et je comprends plus ou moins tout ce qui est écrit. C’est en partie pour cette raison que mon équipe me respecte et ne me traite pas comme un vil politicard opportuniste lorsque je travaille avec eux. Ils savent que je connais leur travail et que je l’estime à sa juste valeur.

Ce que les écrans de contrôle me disent en ce moment, c’est qu’on a tellement chargé le Berserk de pain de T9 que cette statue va littéralement être réduite en poudre. C’est génial.

J’attends donc patiemment l’évacuation des civils hors de la zone à risque en rêvassant un petit peu à la gloire qui rejaillira sur moi et en vérifiant les derniers ajustements lorsque l’un des soldats en faction devant la porte m’appelle sur ma radio courte portée.

« Qu’y a-t-il ?

-   Un homme bizarrement habillé demande à rentrer, Monsieur. Il dit qu’il vous connaît.

-   Je n’attends personne, et sûrement pas un homme bizarrement habillé. Dites-lui de s’en aller.

-   C’est ce que j’ai fait avant de vous appeler, Monsieur. Mais il insiste. Il dit, je cite, qu’en tant que Grand Prêtre il a le droit de suivre la destruction de l’œuvre de sa vie. »

 

C’est une blague. Qu’est-ce qu’il fout ici celui-là ? Je vais à la porte vérifier qu’il s’agit bien du vieux crouton. C’est malheureusement bien lui. Je le laisse rentrer. Au final, il a raison. Après la destruction de cette statue qui est la justification matérielle du bien-fondé de sa religion, cet homme va perdre un paquet de fidèles. Je lui dois bien le privilège de pouvoir être aux premières loges de sa fin.

Il me remercie pour ma gentillesse blablabla… Je ne l’écoute pas vraiment. Comme je l’ai dit, il a l’air extrêmement intelligent et certaines personnes doivent trouver agréable de discuter avec lui autour d’un café mais, pour ma part, à chaque fois qu’il parle, j’ai l’impression que je vais m’endormir. Je n’écoute donc pas ce qu’il dit et j’en profite pour l’examiner.

 

Il porte une toge verte brodée en fil d’or, comme la dernière fois, néanmoins je remarque qu’elle est différente. Ici, les broderies donnent un aperçu de toutes les formidables inventions que Ney a créées. Il en a combien des toges comme ça ?

Je remarque par la même occasion que sa broche est différente de la dernière fois. Il ne porte plus le Lapis-lazuli que j’avais remarqué à Mircapolis mais une pierre rouge. Rouge d’un rouge sang, le plus beau rouge qu’il ne m’ait jamais été donné de voir. Une pierre précieuse d’une pureté incroyable, surtout si on tient compte de sa taille disproportionnée. Il porte donc un rubis plus gros que mon poing sur sa poitrine. Et bien dis-donc. Il y en a qui ne se font pas chier. Ces gemmes sont d’origine naturelle mais ne se trouvent qu’en Géhen. Vu que toute personne du continent austral qui fait de la contrebande sur Géhen risque sa vie à chaque amarrage, le prix de ces pierres est extrêmement élevé5. Au vu de la taille et du grain, cela a dû lui couter l’équivalent de trois ou quatre mille ans de mon salaire. Cela a l’air très rentable la position de Grand Prêtre.

 

Mon second vient me tirer de mes pensées. Nous sommes prêts pour la destruction du Golem. Je me poste devant l’écran géant nous retransmettant des images du Berserk en temps réel. L’écran est divisé entre différentes vues données par les différentes caméras. Les prises de vue aériennes nous permettent par ailleurs de profiter du magnifique paysage de la baie de Tafamé.

La crique qui abritait Tafamé n’existe plus aujourd’hui. Elle a été détruite par les Golems et plus particulièrement par le Berserk qui semble avoir méthodiquement pilonné les rochers la délimitant. Comme si il avait réellement voulu faire disparaître Tafamé à tout jamais. Ainsi, l’endroit où est campé ce Golem est bien le lieu de l’antique Tafamé mais ce n’est plus la crique paradisiaque décrite par la Légende : c’est un unique piton rocheux qui surplombe la mer. Sur cet écran géant, on dirait que le Berserk se tient sur un immense plongeoir6 qui lui permettrait de sauter dans l’océan. C’est assez beau, et cela a quelque chose de majestueux. Mais tout ceci se finit maintenant. Je fais signe à mon second de lancer le décompte.

 

Dix... neuf... huit... sept... six... cinq... Amorçage des détonateurs. quatre... trois... Ignitions des mèches. deux... un... Mise à feu générale.

 

Boum ! Je sens la terre trembler sous mes pieds alors que le centre de contrôle est éloigné de plusieurs kilomètres du lieu de l’explosion. Une fumée noire aveugle nos caméras et monte très haut dans le ciel. Tellement haut que ses volutes se remarquent à l’œil nu depuis les fenêtres du bâtiment dans lequel je suis.

Par contre, tout ne s’est pas passé comme prévu. Pas besoin d’attendre que la fumée se dissipe pour le comprendre. Seul le Prêtre fixe encore intensément l’écran, attendant que les caméras puissent retransmettre quelque chose d’autre qu’un nuage de poussière. Mes techniciens ont ressorti de grands classeurs et relisent fébrilement leurs notes de calculs.

Il n’y pas eu d’éclats. Les caméras ayant les plus grands angles de vue auraient dû repérer des éclats d’argile se faire éjecter du bloc massif que constitue la statue. Il avait même été calculé que la majorité des débris devait retomber dans la mer. On aurait dû le voir. Et là, rien. Pas même une infime coulée de boue.

Il y a un quelque chose qui cloche. Les techniciens s’agitent en tous sens pour vérifier tous les paramètres. Rien à signaler. Tout s’est déroulé comme prévu. Sauf que le résultat n’est pas celui attendu. Je discute à voix basse avec mon second, esquissant avec lui des conjectures sur ce qui a bien pu se passer. Je m’interromps brusquement.

 

Le Prêtre vient de s’agenouiller et d’entonner une litanie en plein milieu de la pièce, le torse droit, les mains jointes et les yeux fermés. Je me tourne vers l’écran. La fumée s’est dissipée. Le Berserk est encore en un seul morceau.

Un silence de plomb s’installe dans la salle de contrôle. La voix du Prêtre en train de réciter ses psaumes en ancien Gordéen résonnent bizarrement dans cette pièce autrement silencieuse.

C’est proprement impossible. On avait mis sur cette statue de quoi faire exploser trois ou quatre immeubles, et pas un éclat de roche ne s’est disjoint de la statue. Foutu Ney. Mille ans après, ta technique et ton talent nous tiennent encore en défaut. Quel traitement as-tu fait subir à ce morceau de glaise ? Je n’ai malheureusement pas le temps d’être surpris. La statue n’est pas cassée, il faut trouver une solution.

 

Je réfléchis rapidement aux possibilités que nous avons à partir de maintenant. On pourrait étudier plus profondément la structure de la statue, lui faire subir quelques prétraitements et réessayer de la dynamiter. Le problème est que je ne sais pas combien de temps cela prendrait. Nous venons déjà de perdre une petite semaine en essayant de l’exploser de façon « classique » alors je n’imagine pas combien de temps nécessiterait un dynamitage avec études et traitements supplémentaires. Nous devons en avoir fini avec cette statue avant la fin du mois.

 

Les pays de l’Union ont tous été très clair : pas de renforts disponibles avant que le Berserk ne soit réduit en poussière. Si on le détruit avant trois semaines, cela nous laisse un mois pour préparer et coordonner les troupes de l’Union. C’est court mais c’est faisable.

De plus, je n’ai plus de nouvelles de mes espions déployés à Cryn. Ils ont dû se faire attraper. Je n’ai donc plus aucune information sur ce qui se passe là-bas et si ça trouve cette foutue Empereur s’est enfin personnellement impliquée dans l’avancée de son armée. Mes estimations du temps disponible pour mener à bien la destruction du Berserk se fondent donc sur le meilleur des cas envisageables. Nous disposons de moins d’une semaine pour réaliser les études supplémentaires. Cela nous laisserait l’occasion de retenter d’exploser la statue et toujours être dans les temps. Je pense que je vais engager davantage de scientifiques sur l’affaire, peut-être demander une aide aux Rimé… Je suis tiré de mes pensées par les cris de mes techniciens.

 

Le piton rocheux sur lequel repose le Berserk est en train de céder. La falaise est en train de se fissurer. Nous voyons distinctement la roche se fracturer. Je n’ai jamais autant détesté les retransmissions d’image haute qualité.

Nous avons mis trop d’explosifs. Nous savions pertinemment qu’on fragilisait la falaise avec nos bêtises mais le Berserk devait finir en poussière. Il n’était pas censé rester intact ! Le Berserk est un bloc de plus de dix tonnes posé en porte-à-faux sur un piton rocheux de moins de cinq mètres d’épaisseur. Piton que nous avons fragilisé avec l’explosion. Nos calculs n’avaient pas prévu le cas de figure actuel.

Le piton rocheux va céder. Le Berserk va indubitablement basculer dans l’eau. Je n’arrive pas à détacher mes yeux de l’écran. Ma fascination pour ce piton rocheux a quelque chose de morbide, je le sais.

Nous serons incapables de détruire la statue si elle est immergée au pied de la falaise. Il faudra donc la sortir de l’eau avant même de penser à quoi que ce soit d’autre. Sortir une masse de plus de dix tonnes de l’eau puis l’exploser, ça nous prendra des mois. Le Berserk ne sera pas réduit en poussière à temps. Les pays de l’Union vont se terrer chez eux et nous regarder nous faire attaquer par l’Empire. De plus, les légendes de Tafamé vont reprendre du poil de la bête et l’Union aura trop peur pour déclarer la guerre au Cryn. L’Orst est finie. En regardant ces roches tomber, c’est ma fin que je vois arriver.

 

Le Prêtre est toujours en train de prier, je l’entends derrière moi. En moins de dix minutes, on vient d’échanger nos rôles. Il va en récupérer des fidèles après un fiasco comme celui-ci.

En tant que Premier Conseiller, je vais devoir demander au président d’Orst de prendre ses responsabilités et de démissionner. Il restera dans l’Histoire pour avoir été le président qui n’a pas su éviter la disparition de son pays. Et moi, on m’oubliera. C’est plutôt une bonne chose au vu des circonstances actuelles.

Je fixe toujours l’écran, comme la quasi-totalité de l’équipe présente. Certains sont déjà en train de pleurer. Le son ne nous est pas retransmis mais il me semble entendre distinctement le craquement de la falaise en train de tomber en morceau. Sinistre bruit qui me fait penser à celui que feront nos cages thoraciques écrasées sous les bottes des cryniens. Des énormes blocs de roches tombent à l’eau maintenant. Elles projettent des gerbes d’écumes très haut dans le ciel. Si ma vie7 n’était pas aussi intrinsèquement liée à la chute de cette falaise, je trouverais le spectacle splendide.

 

Le Prêtre vient de finir ses prières. Il se relève et se place près de moi pour assister aux derniers moments de ce désastre. Je le distingue du coin de l’œil. Il arbore un immense sourire. C’est malheureusement de bonne guerre.

Il sait très bien que j’ai perdu. Bien que ce soit moi qui l’aie invité pour voir la destruction de sa raison de vivre, c’est à la destruction de ma vie que nous allons assister. Une pensée traverse soudain mon esprit avec la violence d’une épiphanie. Son sourire entrevu à l’Union lorsque j’ai parlé de dynamiter le Golem… il savait que c’était impossible.

L’Eglise de Ney possède des textes écrits de la main de Ney et je suis maintenant convaincu que leur lecture avait donné au Prêtre la conviction que je me lançais dans quelque chose d’impossible. Cette hypothèse est tout à fait probable. Ney était avant tout un grand scientifique et la plupart de ses textes traitent de technologies plus que de religion. Il est connu que les fidèles de l’Eglise doivent justifier d’un certain niveau en Sciences pour pouvoir prétendre à des postes à haute responsabilité. Sans ça, ils ne comprendraient pas les textes de Ney. Ce Grand Prêtre est, par définition, le plus érudit de tous les fidèles de l’Eglise de Ney. Il est au courant de choses que j’ignore.

Autre chose me revient en tête : tant que je n’avais pas décrit la démarche que je voulais suivre pour détruire le Berserk, il faisait pâle mine. Il doit donc aussi connaître une manière de mettre ces géants d’argile au rebut ! Tout ça doit être écrit quelque part dans leurs textes sacrés ! J’en suis quasiment sûr maintenant. Si je vis assez longtemps pour cela, je jure de me mettre à la théologie et de trouver le moyen de détruire les Golems.

J’en fais dès maintenant une affaire personnelle. Je n’ai pas réussi à défendre mon pays mais je montrerai au monde que ces statues ne sont que de la pacotille.

 

La falaise se détache enfin. Cela m’a paru durer une éternité. De la salle de contrôle, le piton rocheux tombe sans un bruit dans l’eau. Le Golem, entraîné dans la chute, disparaît dans les flots tumultueux de la mer Géhenne.

 

Nos caméras ont suivi la chute. L’une d’entre elles était positionnée en contre-plongée, en-dessous de la falaise, et vient de se faire broyer. Plus personne ne bouge. Plus personne ne parle. Nous osons à peine respirer. Je suis tout aussi figé que mes camarades.

Le Prêtre lâche un long soupir que je ne parviens pas à interpréter proprement mais qui m’a tout l’air d’être un soupir de satisfaction. Le seul point positif maintenant, c’est que le Berserk est sous l’eau, donc moins visible. Il arrêtera peut-être d’effrayer les nouveaux-gordéens. Le point négatif, c’est que tous les techniciens présents ici ainsi que moi-même sommes orstiens. En rentrant à la maison, une guerre perdue d’avance nous attend. Nous venons de signer notre arrêt de mort. Je te hais Ney. Toi et tes visées pacifistes viennent de condamner un pays entier à périr sous les coups de l’Empire de Cryn. Je continue à fixer les images retransmises par nos caméras, alors que plus rien ne se passe, hagard.

Je ne me fais malheureusement pas d’illusion. L’Empereur est folle à lier. Elle ordonnera à coup sûr le génocide des orstiens. Elle a besoin du territoire d’Orst pour pouvoir cultiver ses terres et y installer des cryniens. Elle n’en a pas besoin pour régner sur un peuple réticent à cette annexion. Le pragmatisme cryninen présageait déjà le massacre des peuples en territoires conquis mais rajoutez à cela le fait que leur cheffe actuelle est une psychopathe et soyez sûr qu’aucun orstien ne survivra à cette guerre.

Un mouvement sur les écrans vient capter mon attention et me ramène à la réalité. Je me ressaisis. Je me frotte les yeux. Ce n’est pas possible, dites-moi que je rêve ! Le Berserk ! Il… Il est… Il est !... Non, ce n’est pas possible !…

 

Il est debout ! De l’eau jusqu’à la taille. Frappé par les fortes vagues qui bouillonnent tout autour de lui, le Berserk oscille que très légèrement. Imperturbable. Je sens une goutte sueur glisser le long de mon échine. Aussi incroyable que cela puisse paraître, je suis encore plus terrifié à l’idée de mourir qu’il y a trente secondes.

Il s’est donc relevé. Par quel cauchemar ce Golem a-t-il pu se remettre debout ? Avant que je puisse aller plus loin dans mes réflexions, je le vois fléchir les genoux et sauter. La moitié de mon équipe tourne de l’œil en assistant à la scène. Cette chose est censée être une statue inerte ! A quel moment peut-elle se mettre à bouger ?! Le Berserk atterrit souplement sur le sol de la falaise, vingt mètres au-dessus de la mer dans laquelle il était tombé.

Il se relève de toute sa hauteur, bombe le torse et lance un hurlement à pleins poumons. Avec six secondes de décalage, ce cri nous parvient et fait littéralement vibrer les fenêtres de notre salle de contrôle. Nous sommes à plus de deux kilomètres de distance du Berserk et nous avons des vitres blindées...

Ce bruit me sort de ma torpeur. On est dans une merde intersidérale, ce n‘est pas le moment pour mes hommes de paniquer. Je dois reprendre le commandement et faire au moins semblant d’avoir le contrôle sur la situation. Je prends la voix la plus assurée que je peux :

 

« On se casse ! Plan de sortie Charlie ! Equipe Omega, rassemblez les instruments les plus couteux. Equipe Epsilon, préparez le repli par aérocoptères ! Equipe Alpha, alertez par radio les autorités de la Nouvelle-Gordéa et demandez-leur de faire évacuer les civils ! Les autres, prenez ce que vous pouvez et battez en retraite ! On rentre à Orst ! Vous avez exactement deux minutes et trente secondes pour exécuter mes ordres ! Tous ceux qui ne sont pas dans les aérocoptères dans 3 minutes restent ici avec un putain de Berserk comme animal de compagnie ! On n’a pas le temps d’attendre et qui sait ce que ce Golem a l’intention de faire ! Je n’ai aucune envie d’être encore là quand il se pointera au QG !

-   Chef, oui chef !

Les Hommes sont tous les mêmes. Dès qu’ils n’ont plus à réfléchir par eux-mêmes, qu’on leur donne des ordres, ils arrêtent de paniquer. Il faut décamper au plus vite. Maintenant que le Berserk est réveillé, je n’ai pas envie de savoir ce qu’il a prévu de faire ensuite. Je jette un dernier coup d’œil sur les écrans. Ils n’affichent plus qu’un grésillement. Il a méticuleusement bousillé toutes nos caméras. Une monstruosité à tête de loup de dix mètres de haut menace notre civilisation et personne n’est plus en mesure de déterminer par où il se dirige. Tout va bien8.

 

Je sors de la salle et me dirige vers nos unités volantes. Un nouveau cri retentit. Ce son, qui la première fois avait été étouffé par les murs de notre salle de contrôle, vient cette fois-ci me percer les tympans. Je me plaque instinctivement les mains sur les oreilles et tombe à genoux. Ce mouvement n’était absolument pas réfléchi et avait tout du réflexe atavique. Les histoires de mon frère à propos d’un « cri à vous glacer le sang » étaient bien loin de la vérité. Si la mort doit faire un bruit, c’est celui-là. Cela ne ressemble à rien d’humain. Le cri s’arrête. Je saigne du nez. C’est le cadet de mes soucis. Je me relève et me remet à courir vers les aérocoptères et je saute dans le plus proche d’entre eux.

Les trois minutes ne se sont pas encore écoulées, mais notre pilote décide de décoller. Je ne fais rien pour l’en empêcher. Nous quittons cet endroit maudit. Je ne me soucie pas de savoir si tous mes hommes ont réussi à atteindre un aérocoptère. Je n’en ai rien à faire. Je dois juste fuir. Je me prends la tête entre les mains. J’ai l’impression que mon crâne est sur le point d’exploser. Je ne m’entends plus penser. Fuir. Courir le plus loin possible. Se terrer. Voilà les seules pensées claires que mon cerveau parvient à formuler…

 

… Cela fait deux heures que nous volons. J’ai à peu près recouvert mes esprits. Toute mon équipe est saine et sauve et est parvenue à monter dans un aérocoptère. Cependant, aucun d’entre eux n’est parvenu à exécuter mes ordres. Le cri du Berserk les a totalement déboussolés. Ils ont juste fuis comme des dératés après l’avoir entendu. Comment pourrais-je leur en tenir rigueur ? Je n’en menais pas beaucoup plus large. Nous avons réveillé un monstre. J’en frissonne rien que d’y penser.

 

Plus prosaïquement, j’imagine que les relations entre l’Orst et la Nouvelle-Gordéa vont être tendues pour un moment. J’y pense vaguement mais je n’ai pas spécialement le temps de m’en occuper.

Et puis chacun son problème. Eux, ils ont une statue de dix mètres indestructible à contenir et, nous, nous avons une armée enragée prête à venir nous massacrer. Je ne sais pas ce que je préfère.

Nous rentrons à la maison. Tous mes hommes sont silencieux, mais je sais exactement ce à quoi ils sont en train de penser. Et pour cause, je pense à la même chose : nous sommes vraiment dans la merde.


1Et tout détruire sur son passage. Perspective peu réjouissante. Surtout quand on se rend compte que nous sommes sur ledit passage en ce moment-même.

2Je ne l’ai pas estimé à l’œil, hein. On dit merci à mes techniciens pour ces données. 

  3Oui, j’ai bien dit homme. Pénis inclus. Je sais que vous vous posiez la question. Petits coquins. 

  4Sans mauvais jeu de mot. 

  5Le prix du danger dirons-nous 

  6Proportionnel à sa taille cela dit 

  7Enfin, surtout ma mort 

  8Ironiiiiiiiiiiie !


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