Chapitre 5 : Maîtresse

 

Maîtresse est heureuse. Je le sais parce que j’ai le droit de me lover contre elle. Je ronronne de plaisir. Elle me mord l’oreille. Elle fait tout de même attention de ne pas me l’arracher.

Elle m’a cassé une jambe durant la Croix Enflammée. Cela faisait longtemps que ça n’était pas arrivé.

Nous étions trois familiers pour satisfaire Maîtresse au début de l’acte. Je suis la seule encore consciente. D’où je suis, j’aperçois l’un d’eux. Etendu au sol. Il respire bruyamment. Il a le visage boursoufflé et le nez brisé. L’autre est mort asphyxié par strangulation. Il n’a pas correctement repris son souffle lorsque Maîtresse l’a astreint à la position du Dévouement. Une faute de débutant. Je n’ai aucun respect pour ce genre de familier qui ne sait pas correctement servir Maîtresse.

 

Mes compagnons et moi auront de la viande au prochain repas. Cela fait très longtemps que je n’ai pas mangé autre chose que du pain et de l’eau. J’en ai déjà l’eau à la bouche.

 

« Ma chère et tendre Nayna… »

Maîtresse me repousse doucement afin de pouvoir m’admirer. Elle me caresse le visage.

Je ronronne de plus belle.

 

Maîtresse me repousse complètement et se lève. Je l’admire. Son corps est magnifique. Son corps est couvert de cicatrices qu’elles arborent fièrement, comme autant de bijoux.

 

Maitresse n’est plus dans le lit. Je n’ai donc plus rien à y faire. J’entreprends d’en descendre. Ma jambe cassée m’élance. Je n’en montre rien. Je vais m’allonger sur le sol au pied du lit. C’est ma place habituelle pour dormir. Lorsque je dors. Je ne dors que lorsque Maîtresse m’y autorise.

Je regarde Maitresse sortir de la pièce. Sa démarche féline et nonchalante m’évoque une panthère, une reine de la jungle. Je l’entends ouvrir son coffre personnel dans la salle attenante. Elle en revient rapidement, un bocal à la main.

 

Elle vient se poster devant moi. Je reste à ses pieds, humble, comme il sied à un familier. J’aperçois tout de même son sourire. Joyeux. Impatient. Carnassier.

Elle me fait signe de me lever. Je m’exécute et me place face à elle. Je suis plus grande que Maitresse. Sa bouche arrive à la hauteur de mes seins.

Elle y mord à pleine dent, par amusement. Un mélange de sang et de salive commence à suinter le long de ma poitrine. Après avoir suffisamment joué, Maîtresse lève la tête vers moi. Ses yeux pétillent d’une gaieté non contenue. Mon sang coule le long de son menton.

 

« Tourne-toi. »

Je me tourne. Et comme je sais ce qu’elle souhaite, j’écarte les jambes. Je ne suis pas son familier favori pour rien. Maîtresse glousse d’excitation. Elle m’insère quelque chose. Ça gesticule et s’introduit en moi avec une incroyable facilité. Elle me prend ensuite par la taille et me retourne face à elle.

La chose semble se débattre en moi.

Maîtresse fait deux pas en arrière et me scrute avec un intérêt renouvelé.

 

« Hirudo Gigas. C’est une espèce endémique des marais d’Horn. Ce sont les plus grosses sangsues du continent, selon notre cher Docteur Ghu ».

Du sang commence à dégouliner le long de mes mollets.

 

« Ma douce Nayna, tu te rends compte de l’honneur que je te fais ? Tu es la première de mes familiers sur laquelle je les teste. »

Je jappe en guise remerciement.

 

J’embrasse cette nouvelle sensation et tente de la faire mienne. Maitresse trouve toujours de nouvelles douleurs à m’infliger. Je les fais toutes miennes. Chacune d’elle me procure du plaisir. Comme autant de cadeau de la part de Maîtresse. Cette douleur ne sera pas une exception.

 

La sangsue ne cesse de gigoter et de me mordre. Elle essaye de sortir. Je tiens bon. Elle ne sortira pas. De la cyprine se mélange au sang qui coule le long de mes cuisses. Je me force à rester debout face à Maîtresse. Tout mon corps est pris de tremblement. Ma jambe cassée commence à ne plus supporter mon poids. Je gémis sans vraiment savoir pourquoi.

 

« Je suis contente que ça te plaise ma belle. C’est ton cadeau. Tu m’as supportée pendant que j’étais de mauvaise humeur. Alors maintenant que je suis de très bonne humeur je te récompense… »

Je dois me concentrer toujours plus pour que la sangsue se tienne tranquille. Elle tente de faire demi-tour. Elle se contorsionne en tous sens. Je me penche légèrement pour faire passer la plus grande partie de mon poids sur ma jambe valide. Je gémis de plus belle. Cela fait rire Maîtresse aux éclats. Son rire est beau. Cristallin.

 

« Sais-tu pourquoi je suis de bonne humeur ? Parce que cet imbécile de Premier Conseiller a lamentablement raté sa tentative de destruction du Berserk… »

Le Premier Conseiller d’Orst a échoué ? Je suis heureuse. Maîtresse gagne toujours.

 

« … J’ai passé mes troupes en revue. Les derniers traîtres à notre patrie ont été identifiés et écartés de l’armée. Nous sommes prêts à attaquer Orst. Notre victoire sera écrasante… »

La sangsue ingurgite mon sang. Cela la fait enfler. J’ai du mal à tenir sur mes jambes. Je dévore Maîtresse des yeux. Elle est encore plus belle lorsqu’elle parle de la guerre.

 

« …  ces imbéciles de l’Union n’entreront pas en guerre contre moi. Personne ne voudra réellement entrer en guerre contre moi ! La peur des Golems, déjà bien ancrée dans les pays de l’Union, a été ravivée. Quelle bande de pleutres stupides.

D’ailleurs, le bruit court que le Berserk s’est mis à bouger lorsque l’Orst a voulu le détruire. Cette fable sert à merveille mes desseins. Elle a douché le reste des velléités guerrières qui avaient pu se réveiller chez certains. Nous conquérons l’Orst sans même combattre.

Quel coup de bluff stupide et maladroit de la part du Premier Conseiller. Comme s’il pouvait me duper avec un mensonge aussi grossier ! Seule l’équipe orstienne en charge de la destruction du Golem était présente dans les environs de Tafamé au moment des faits. Ce sont les seuls à avoir vu le Golem bouger. Et ils n’ont pas d’image pour justifier ce qu’ils affirment. Le Berserk aurait détruit tout le matériel. Drôle de coïncidence ! Les orstiens sont comme tout le reste de l’Union, on ne peut pas se fier à leurs paroles… »

Je suis sur le point de m’évanouir. Mais je ne peux pas décevoir Maîtresse. Je serre mes poings, enfonce mes ongles dans les paumes de mes mains. Je tiens bon. Maîtresse me tourne autour, sans me toucher. Elle admire le spectacle. Fascinée par la façon dont je résiste à ses tourments.

 

« … Tu veux savoir ce que je pense, ma tendre Nayna ? Je pense que le Premier Conseiller a simplement tenté de trouver un stratagème pour gagner du temps après son échec à Tafamé. Il essaye de nous faire peur. Mais ces ruses éculées ne prennent pas avec moi. Il n’a réussi qu’à terrifier ses propres alliés, qui se terrent chez eux maintenant. Je n’ai plus qu’à venir cueillir l’Orst comme un fruit bien mûr… »

Elle me susurre ces dernières paroles à l’oreille. J’en ai la chair de poule. D’une certaine façon, c’est encore pire que la sangsue.

Elle s’écarte de nouveau et vient se placer face à moi. Elle me sourit.

 

« … le Conseiller devrait se rendre à l’évidence. Même avec l’aide de l’Union dans sa totalité, l’Orst ne peut pas arrêter l’armée crynienne. Je vais les é-cra-ser ! »

Son poing vient s’abattre sur mon ventre. Je n’ai pas vu le coup venir. Je tombe à genoux, ma jambe cassée cédant sous mon poids. Je n’ai pas le temps de rétablir un semblant d’équilibre. Je bascule sur le côté et ma tête vient violemment frapper le sol. Je suffoque, le souffle coupé. Je perds le contrôle de moi-même. La sangsue est en train de sortir. Je ne peux m’empêcher de déféquer en même temps.

Maitresse s’assoit au bord du lit. Satisfaite. Je suis roulée en boule à ses pieds. Heureuse.

 

« Tout se déroule pour le mieux : je pourrai conquérir la Werst et l’Inction dans la foulée de l’Orst sans que personne ne lève le petit doigt. Puis il sera trop tard. J’aurai la mainmise sur la moitié du continent. Le reste de l’Union n’aura d’autres choix que de se soumettre. »

Je sens les battements de mon cœur résonner sous mon crâne. Ma vision s’assombrit. Mais je n’ai pas le droit de perdre conscience. Je me l’interdis.

Maitresse s’aperçoit de mon état de faiblesse. J’ai honte.

A ma grande surprise, Maîtresse ne me montre aucun dédain. Elle décide au contraire de se relever et me prend dans ses bras. Mon corps nu est collé au sien. Il est chaud. Il sent bon. Je voudrais que ce moment dure une éternité.

Elle me soulève et me dépose délicatement sur les draps, sans effort apparent. Elle s’assoit sur le bord du lit, à mes côtés.

Elle me caresse tendrement les cheveux. Elle reste là, assise au bord du lit, sans parler. Elle passe sa main sur ma tête. Longtemps. Je ne comprends pas ce qui se passe. Maîtresse n’a pas à être aussi douce avec moi. Je suis son familier.

Je ne bouge pas, le visage enfoui dans les draps.

Elle se remet à parler.

 

« Lorsque tout le continent austral sera à moi, je pourrai enfin me mesurer à Géhen. Je ferai plier cette reine impotente. »

Je suis décontenancée. Sa voix est éraillée. Ça ne se peut pas. Maîtresse est… triste ? Je…

 

Je suis finalement tombée inconsciente.

Lorsque je reviens à moi, Maîtresse n’est plus là. C’est normal. Elle doit régner sur l’Empire. La chambre est dans le même état qu’avant que je ne m’évanouisse. Le sol et les murs sont couverts de fluide divers. Le cadavre du familier asphyxié par Maîtresse commence à sentir mauvais. Un essaim de mouches lui tourne autour. Je soupire de déception. Il est devenu impropre à la consommation. Je suis restée inconsciente trop longtemps.

Je jette un regard vers l’autre familier. Il est toujours allongé au sol. Il respire difficilement. Il est en train de s’étouffer avec son propre sang. Je descends précautionneusement du lit et me dirige vers lui. Je saisis en passant le bocal qui contenait la sangsue et qui traine encore à terre. Je suis décidée à manger de la viande ce soir.

 

Je fais venir les médecins impériaux pour qu’ils récupèrent le corps du premier familier pour leurs expériences. L’un d’entre eux s’attarde dans la chambre, me confectionne une attelle pour ma jambe et me retire les bris de verre de la paume de ma main. Il ne l’aurait jamais fait sans que Maîtresse lui en donne l’ordre. Pourquoi Maîtresse lui a donné un tel ordre ? J’aurais très bien pu m’en occuper moi-même.

Je confie le second familier aux cuisines.

 

Je dois maintenant nettoyer la chambre.

Je commence par laver à grandes eaux les défécations, le sang et les autres immondices qui emplissent la pièce. Quand Maîtresse joue avec ses familiers, ça n’est jamais bien propre au final. Encore, ma caste de familier doit être une des moins salissantes.

 

Les familiers. Nous sommes les âmes damnés de Maîtresse. Elle nous recueille, nous, erreurs de la nature. Elle donne un sens à notre vie, elle nous éduque. Et nous lui en sommes éternellement reconnaissants.

 

Devenir un familier n’est pas chose aisée. Nous recevons tous une éducation. Différente selon nos aptitudes, et les goûts de Maîtresse. Espions, serviteurs, musiciens, gardes du corps, porteurs… Nous avons tous une utilité pour Maîtresse. Beaucoup ne survivent pas aux leçons qu’on nous inculque.

 

Les familiers qui deviennent inaptes sont envoyés au laboratoire. Ils aident Maitresse à améliorer sa compréhension du corps humain. Vivisection, méthode de torture innovante, tests de nouvelles armes… Maîtresse a constamment besoin de chair fraîche pour tester ses nouvelles idées et vérifier ses théories. C’est une fin honorable pour un familier. Grâce à eux, Maîtresse est devenue experte du fonctionnement du corps humain.

 

Personnellement, je suis réservée, avec les plus beaux de mes compagnons, aux plaisirs de Maîtresse. Ces plaisirs sont souvent tout à fait classiques, comme ce qui vient de se passer.

Elle peut aussi s’amuser à nous arracher des membres pour se décrisper, ou nous tabasser plus ou moins fort pour passer ses nerfs. Grâce à notre caste, Maîtresse est toujours détendue, concentrée sur ses desseins. Nous ne sommes jamais plus d’une quinzaine en même temps dans notre caste.

 

Maîtresse a une confiance absolue en ses familiers. Notre loyauté est sans faille, et elle le sait. Nous servons Maîtresse. Nous sommes de meilleures personnes que ces cloportes de courtisans qui hantent le palais impérial. Ils veulent toujours tirer profit du pouvoir de Maîtresse.

 

J’aime Maîtresse. J’aime être son familier. Dans les premières semaines suivant mon arrivée au palais, j’ai tenté plusieurs fois de m’enfuir. Je ne sais même plus pourquoi. La honte m’envahit à ce souvenir. J’ai été sévèrement punie à chacune de mes tentatives de fugue. Et c’est bien normal. Je ne m’étais peut-être pas encore rendue compte que les familiers sont les êtres plus chanceux du monde. Nous vivons pour Maîtresse.

 

Mon corps en entier me fait souffrir. Que c’est bon de se sentir vivante. J’espère que ma jambe cassée guérira vite. Pour pouvoir suivre Maîtresse. Elle ne me permettra pas de l’accompagner si je boite. Elle me remplacerait… plutôt mourir que de laisser un autre familier prendre ma place de favorite.

 

La pièce est maintenant nettoyée. Je peux retourner me coucher en boule au pied du lit. Je laisse mes pensées vagabonder… Elle va conquérir l’Orst. Le peuple crynien sera heureux. Ils seront reconnaissants envers Maîtresse. Ça sera le bonheur. Maitresse sera heureuse. Et je serai aussi heureuse. Car j’aime Maîtresse.

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