Maîtresse est heureuse. Je le sais parce que j’ai le droit
de me lover contre elle. Je ronronne de plaisir. Elle me mord l’oreille. Elle
fait tout de même attention de ne pas me l’arracher.
Elle m’a cassé une jambe durant la Croix Enflammée. Cela faisait longtemps que ça n’était pas arrivé.
Nous étions trois familiers pour satisfaire Maîtresse au début de l’acte. Je suis la seule encore consciente. D’où je suis, j’aperçois l’un d’eux. Etendu au sol. Il respire bruyamment. Il a le visage boursoufflé et le nez brisé. L’autre est mort asphyxié par strangulation. Il n’a pas correctement repris son souffle lorsque Maîtresse l’a astreint à la position du Dévouement. Une faute de débutant. Je n’ai aucun respect pour ce genre de familier qui ne sait pas correctement servir Maîtresse.
Mes compagnons et moi auront de la viande au prochain
repas. Cela fait très longtemps que je n’ai pas mangé autre chose que du pain
et de l’eau. J’en ai déjà l’eau à la bouche.
« Ma chère et tendre Nayna… »
Maîtresse me repousse doucement afin de pouvoir m’admirer.
Elle me caresse le visage.
Je ronronne de plus belle.
Maîtresse me repousse complètement et se lève. Je l’admire.
Son corps est magnifique. Son corps est couvert de cicatrices qu’elles arborent
fièrement, comme autant de bijoux.
Maitresse n’est plus dans le lit. Je n’ai donc plus rien à
y faire. J’entreprends d’en descendre. Ma jambe cassée m’élance. Je n’en montre
rien. Je vais m’allonger sur le sol au pied du lit. C’est ma place habituelle
pour dormir. Lorsque je dors. Je ne dors que lorsque Maîtresse m’y autorise.
Je regarde Maitresse sortir de la pièce. Sa démarche féline
et nonchalante m’évoque une panthère, une reine de la jungle. Je l’entends
ouvrir son coffre personnel dans la salle attenante. Elle en revient rapidement,
un bocal à la main.
Elle vient se poster devant moi. Je reste à ses pieds,
humble, comme il sied à un familier. J’aperçois tout de même son sourire.
Joyeux. Impatient. Carnassier.
Elle me fait signe de me lever. Je m’exécute et me place
face à elle. Je suis plus grande que Maitresse. Sa bouche arrive à la hauteur
de mes seins.
Elle y mord à pleine dent, par amusement. Un mélange de sang
et de salive commence à suinter le long de ma poitrine. Après avoir
suffisamment joué, Maîtresse lève la tête vers moi. Ses yeux pétillent d’une
gaieté non contenue. Mon sang coule le long de son menton.
« Tourne-toi. »
Je me tourne. Et comme je sais ce qu’elle souhaite, j’écarte
les jambes. Je ne suis pas son familier favori pour rien. Maîtresse glousse d’excitation.
Elle m’insère quelque chose. Ça gesticule et s’introduit en moi avec une
incroyable facilité. Elle me prend ensuite par la taille et me retourne face à
elle.
La chose semble se débattre en moi.
Maîtresse fait deux pas en arrière et me scrute avec un intérêt
renouvelé.
« Hirudo Gigas.
C’est une espèce endémique des marais d’Horn. Ce sont les plus grosses sangsues
du continent, selon notre cher Docteur Ghu ».
Du sang commence à dégouliner le long de mes mollets.
« Ma douce Nayna, tu te rends compte de l’honneur que
je te fais ? Tu es la première de mes familiers sur laquelle je les teste. »
Je jappe en guise remerciement.
J’embrasse cette nouvelle sensation et tente de la faire
mienne. Maitresse trouve toujours de nouvelles douleurs à m’infliger. Je les
fais toutes miennes. Chacune d’elle me procure du plaisir. Comme autant de
cadeau de la part de Maîtresse. Cette douleur ne sera pas une exception.
La sangsue ne cesse de gigoter et de me mordre. Elle essaye
de sortir. Je tiens bon. Elle ne sortira pas. De la cyprine se mélange au sang
qui coule le long de mes cuisses. Je me force à rester debout face à Maîtresse.
Tout mon corps est pris de tremblement. Ma jambe cassée commence à ne plus
supporter mon poids. Je gémis sans vraiment savoir pourquoi.
« Je suis contente que ça te plaise ma belle. C’est ton
cadeau. Tu m’as supportée pendant que j’étais de mauvaise humeur. Alors
maintenant que je suis de très bonne humeur je te récompense… »
Je dois me concentrer toujours plus pour que la sangsue se
tienne tranquille. Elle tente de faire demi-tour. Elle se contorsionne en tous
sens. Je me penche légèrement pour faire passer la plus grande partie de mon
poids sur ma jambe valide. Je gémis de plus belle. Cela fait rire Maîtresse aux
éclats. Son rire est beau. Cristallin.
« Sais-tu pourquoi je suis de bonne humeur ?
Parce que cet imbécile de Premier Conseiller a lamentablement raté sa tentative
de destruction du Berserk… »
Le Premier Conseiller d’Orst a échoué ? Je suis
heureuse. Maîtresse gagne toujours.
« … J’ai passé mes troupes en revue. Les derniers
traîtres à notre patrie ont été identifiés et écartés de l’armée. Nous sommes
prêts à attaquer Orst. Notre victoire sera écrasante… »
La sangsue ingurgite mon sang. Cela la fait enfler. J’ai du
mal à tenir sur mes jambes. Je dévore Maîtresse des yeux. Elle est encore plus
belle lorsqu’elle parle de la guerre.
« … ces imbéciles de l’Union n’entreront pas en
guerre contre moi. Personne ne voudra réellement entrer en guerre contre
moi ! La peur des Golems, déjà bien ancrée dans les pays de l’Union, a été
ravivée. Quelle bande de pleutres stupides.
D’ailleurs, le bruit court que le Berserk s’est mis à
bouger lorsque l’Orst a voulu le détruire. Cette fable sert à merveille mes
desseins. Elle a douché le reste des velléités guerrières qui avaient pu se
réveiller chez certains. Nous conquérons l’Orst sans même combattre.
Quel coup de bluff stupide et maladroit de la part du
Premier Conseiller. Comme s’il pouvait me duper avec un mensonge aussi grossier !
Seule l’équipe orstienne en charge de la destruction du Golem était présente
dans les environs de Tafamé au moment des faits. Ce sont les seuls à avoir vu
le Golem bouger. Et ils n’ont pas d’image pour justifier ce qu’ils affirment.
Le Berserk aurait détruit tout le matériel. Drôle de coïncidence ! Les
orstiens sont comme tout le reste de l’Union, on ne peut pas se fier à leurs
paroles… »
Je suis sur le point de m’évanouir. Mais je ne peux pas
décevoir Maîtresse. Je serre mes poings, enfonce mes ongles dans les paumes de
mes mains. Je tiens bon. Maîtresse me tourne autour, sans me toucher. Elle
admire le spectacle. Fascinée par la façon dont je résiste à ses tourments.
« … Tu veux savoir ce que je pense, ma tendre
Nayna ? Je pense que le Premier Conseiller a simplement tenté de trouver
un stratagème pour gagner du temps après son échec à Tafamé. Il essaye de nous
faire peur. Mais ces ruses éculées ne prennent pas avec moi. Il n’a réussi qu’à
terrifier ses propres alliés, qui se terrent chez eux maintenant. Je n’ai plus
qu’à venir cueillir l’Orst comme un fruit bien mûr… »
Elle me susurre ces dernières paroles à l’oreille. J’en ai
la chair de poule. D’une certaine façon, c’est encore pire que la sangsue.
Elle s’écarte de nouveau et vient se placer face à moi.
Elle me sourit.
« … le Conseiller devrait se rendre à l’évidence. Même
avec l’aide de l’Union dans sa totalité, l’Orst ne peut pas arrêter l’armée
crynienne. Je vais les é-cra-ser ! »
Son poing vient s’abattre sur mon ventre. Je n’ai pas vu le
coup venir. Je tombe à genoux, ma jambe cassée cédant sous mon poids. Je n’ai pas
le temps de rétablir un semblant d’équilibre. Je bascule sur le côté et ma tête
vient violemment frapper le sol. Je suffoque, le souffle coupé. Je perds le
contrôle de moi-même. La sangsue est en train de sortir. Je ne peux m’empêcher
de déféquer en même temps.
Maitresse s’assoit au bord du lit. Satisfaite. Je suis
roulée en boule à ses pieds. Heureuse.
« Tout se déroule pour le mieux : je pourrai
conquérir la Werst et l’Inction dans la foulée de l’Orst sans que personne ne
lève le petit doigt. Puis il sera trop tard. J’aurai la mainmise sur la moitié
du continent. Le reste de l’Union n’aura d’autres choix que de se soumettre. »
Je sens les battements de mon cœur résonner sous mon crâne.
Ma vision s’assombrit. Mais je n’ai pas le droit de perdre conscience. Je me
l’interdis.
Maitresse s’aperçoit de mon état de faiblesse. J’ai honte.
A ma grande surprise, Maîtresse ne me montre aucun dédain.
Elle décide au contraire de se relever et me prend dans ses bras. Mon corps nu
est collé au sien. Il est chaud. Il sent bon. Je voudrais que ce moment dure
une éternité.
Elle me soulève et me dépose délicatement sur les draps,
sans effort apparent. Elle s’assoit sur le bord du lit, à mes côtés.
Elle me caresse tendrement les cheveux. Elle reste là,
assise au bord du lit, sans parler. Elle passe sa main sur ma tête. Longtemps. Je
ne comprends pas ce qui se passe. Maîtresse n’a pas à être aussi douce avec
moi. Je suis son familier.
Je ne bouge pas, le visage enfoui dans les draps.
Elle se remet à parler.
« Lorsque tout le continent austral sera à moi, je
pourrai enfin me mesurer à Géhen. Je ferai plier cette reine impotente. »
Je suis décontenancée. Sa voix est éraillée. Ça ne se peut
pas. Maîtresse est… triste ? Je…
Je suis finalement tombée inconsciente.
Lorsque je reviens à moi, Maîtresse n’est plus là. C’est
normal. Elle doit régner sur l’Empire. La chambre est dans le même état qu’avant
que je ne m’évanouisse. Le sol et les murs sont couverts de fluide divers. Le
cadavre du familier asphyxié par Maîtresse commence à sentir mauvais. Un essaim
de mouches lui tourne autour. Je soupire de déception. Il est devenu impropre à
la consommation. Je suis restée inconsciente trop longtemps.
Je jette un regard vers l’autre familier. Il est toujours
allongé au sol. Il respire difficilement. Il est en train de s’étouffer avec
son propre sang. Je descends précautionneusement du lit et me dirige vers lui.
Je saisis en passant le bocal qui contenait la sangsue et qui traine encore à
terre. Je suis décidée à manger de la viande ce soir.
Je fais venir les médecins impériaux pour qu’ils récupèrent
le corps du premier familier pour leurs expériences. L’un d’entre eux s’attarde
dans la chambre, me confectionne une attelle pour ma jambe et me retire les
bris de verre de la paume de ma main. Il ne l’aurait jamais fait sans que
Maîtresse lui en donne l’ordre. Pourquoi Maîtresse lui a donné un tel
ordre ? J’aurais très bien pu m’en occuper moi-même.
Je confie le second familier aux cuisines.
Je dois maintenant nettoyer la chambre.
Je commence par laver à grandes eaux les défécations, le
sang et les autres immondices qui emplissent la pièce. Quand Maîtresse joue
avec ses familiers, ça n’est jamais bien propre au final. Encore, ma caste de
familier doit être une des moins salissantes.
Les familiers. Nous sommes les âmes damnés de Maîtresse. Elle
nous recueille, nous, erreurs de la nature. Elle donne un sens à notre vie,
elle nous éduque. Et nous lui en sommes éternellement reconnaissants.
Devenir un familier n’est pas chose aisée. Nous recevons
tous une éducation. Différente selon nos aptitudes, et les goûts de Maîtresse.
Espions, serviteurs, musiciens, gardes du corps, porteurs… Nous avons tous une
utilité pour Maîtresse. Beaucoup ne survivent pas aux leçons qu’on nous
inculque.
Les familiers qui deviennent inaptes sont envoyés au
laboratoire. Ils aident Maitresse à améliorer sa compréhension du corps humain.
Vivisection, méthode de torture innovante, tests de nouvelles armes… Maîtresse
a constamment besoin de chair fraîche pour tester ses nouvelles idées et
vérifier ses théories. C’est une fin honorable pour un familier. Grâce à eux,
Maîtresse est devenue experte du fonctionnement du corps humain.
Personnellement, je suis réservée, avec les plus beaux de
mes compagnons, aux plaisirs de Maîtresse. Ces plaisirs sont souvent tout à
fait classiques, comme ce qui vient de se passer.
Elle peut aussi s’amuser à nous arracher des membres pour
se décrisper, ou nous tabasser plus ou moins fort pour passer ses nerfs. Grâce
à notre caste, Maîtresse est toujours détendue, concentrée sur ses desseins. Nous
ne sommes jamais plus d’une quinzaine en même temps dans notre caste.
Maîtresse a une confiance absolue en ses familiers. Notre
loyauté est sans faille, et elle le sait. Nous servons Maîtresse. Nous sommes
de meilleures personnes que ces cloportes de courtisans qui hantent le palais
impérial. Ils veulent toujours tirer profit du pouvoir de Maîtresse.
J’aime Maîtresse. J’aime être son familier. Dans les
premières semaines suivant mon arrivée au palais, j’ai tenté plusieurs fois de
m’enfuir. Je ne sais même plus pourquoi. La honte m’envahit à ce souvenir. J’ai
été sévèrement punie à chacune de mes tentatives de fugue. Et c’est bien
normal. Je ne m’étais peut-être pas encore rendue compte que les familiers sont
les êtres plus chanceux du monde. Nous vivons pour Maîtresse.
Mon corps en entier me fait souffrir. Que c’est bon de se
sentir vivante. J’espère que ma jambe cassée guérira vite. Pour pouvoir suivre
Maîtresse. Elle ne me permettra pas de l’accompagner si je boite. Elle me
remplacerait… plutôt mourir que de laisser un autre familier prendre ma place
de favorite.
La pièce est maintenant nettoyée. Je peux retourner me
coucher en boule au pied du lit. Je laisse mes pensées vagabonder… Elle va
conquérir l’Orst. Le peuple crynien sera heureux. Ils seront reconnaissants
envers Maîtresse. Ça sera le bonheur. Maitresse sera heureuse. Et je serai
aussi heureuse. Car j’aime Maîtresse.
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