Le combat durait déjà depuis plus d’une minute. J’étais réduit à parer ses coups les uns après les autres sans parvenir à anticiper ses mouvements. Je me mouvais en faisant confiance à mes réflexes, incapable d’identifier une fenêtre me permettant de reprendre l’avantage. Sa posture de combat elle-même me désarçonnait. J’avais l’impression qu’elle avait élaboré de nouvelles techniques sur la base de celles que je lui avais appris. Les mouvements de ses pieds et du bas de son corps de manière générale me faisaient penser à du Haïki alors que son buste et le haut de son corps avaient adopté une position clairement inspirée des techniques de la Quatrième Phalange. Un mélange admirablement dangereux d’agilité et de force pure. Je plongeais sous son crochet et cherchait à la saisir à la taille pour la faire basculer avec moi, mais peine perdue. Elle évita ma manœuvre avec une facilité décourageante. Si le combat s’éternisait, il y avait une chance que je parvinsse à analyser ses mouvements et trouvasse une parade adéquate. Cependant, si le combat s’éternisait, il était certain que Malva me terrasserait. J’esquivais un coup de pied particulièrement retors qui visait mes articulations de genoux.
Chaque mage a une façon différente d’utiliser la Source. De fait, la plupart des praticiens ont besoin de catalyseurs spécifiques pour pouvoir transformer la Source en une puissance exploitable. C’est par exemple de cette manière que se battrait le capitaine d’escouade, avec ses canons d’avant-bras. Cependant, Malva et moi ne faisions pas partie du commun des mortels. Nos liens respectifs à la Source différaient. Pour ma part, j’étais capable d’absorber des réserves de Source dans mon propre corps et de les « digérer » pour les transformer en une force exploitable. On appelait les personnes dotées de cette capacité des « Gloutons » et nous étions sûrement les mages les plus rares du continent. En-dehors de moi-même, je n’en connaissais qu’un seul autre. Malva, elle, savait puiser directement dans la Source et la convertir sans aucun délai en puissance. Il existait un nombre non-négligeable de « Puiseurs » dans le monde cependant aucun n’arrivait à la cheville de Malva. La nature même de leur lien à la Source obligeait les mages de cette caste à se soumettre aux flux de la Source et à apprendre à naviguer en elle. Et ceci était, même en-dehors des situations de combat, diablement compliqué.
Si ma façon d’absorber la Source me permettait d’accumuler des quantités ridiculement gigantesques d’Energie que je pouvais ensuite libérer en des décharges d’une puissance incomparable, ma technique possédait un inconvénient non-négligeable : quand mes réserves étaient à sec, comme en ce moment-même, il me fallait du temps pour les reconstituer. De son côté, la technique de Malva ne lui permettait pas de stocker de réserves et donc de libérer des excès de puissance démentiel. Néanmoins, elle avait, elle, accès aux forces primitives de la Source de manière instantanée et quasi-illimitée. Ce qui, dans le cas présent, était beaucoup plus avantageux.
Le peu de force qui me restait était en train de définitivement me quitter. Mes mouvements ralentissaient et je ne pouvais plus suivre le rythme que m’imposait Malva. Je devais terminer ce combat maintenant, sous peine de mordre durement la poussière. Je fis mine de ne pas voir sa main tendue jaillir et je laissais ses doigts se planter entre deux de mes côtes. Je grimaçai de douleur et me préparai pour la suite de l’enchaînement. Je venais de lui offrir une ouverture que n’importe quel combattant digne de ce nom aurait saisi afin de m’achever. Mon pari était risqué mais en offrant moi-même l’ouverture que je souhaitais, j’estimais être en mesure de savoir d’où aller provenir les trois ou quatre prochains assauts et en profiter pour reprendre le dessus. Sauf que, une fois n’est pas coutume, je venais de sous-estimer Malva. Elle ne poussa pas son avantage et recula. Et merde.
« Tu m’as vraiment pris pour une imbécile ? me cracha-t-elle au visage. Je devrais te le faire payer.
Je levais les mains en signe de reddition, pantelant.
- Tu as gagné Malva, pas la peine de continuer le combat. Je me rends.
- Et tu crois que je vais croire une seule de tes paroles perfides ? Non… Je préfère te savoir hors d’état de nuire !
Et, elle attira la Source à elle. Je fus totalement abasourdi de voir les flux de la Source converger vers sz personne. Que faisait-elle ?
- Arrête ! lui criais-je.
On ne commande pas la Source ! On ne dévie pas la Source ! Ce qu’elle était en train de faire était d’une dangerosité et d’une stupidité incommensurables et d’autant plus inutile qu’elle avait déjà gagné le combat !
Elle s’élança. Avant que je ne comprisse ce qui se passait, je me retrouvai étendu au sol, la botte de Malva sur mon crâne.
« Capitaine ! Veuillez passer les fers à ce criminel et jetez-le dans le cachot d’isolement. Veillez à ce qu’il ne puisse en aucun cas, et je dis bien en aucun cas, avoir accès à la Source pendant le temps que durera son emprisonnement. Dans le cas inverse, je vous en tiendrai personnellement responsable.
Je vis le capitaine accourir vers nous, attrapant les menottes qui pendaient à sa ceinture. Ce dernier s’accroupi sur moi et me tira mes mains dans mon dos. Malva daigna alors enfin retirer sa botte de mon crâne et, avec d’une voix solennelle, elle déclama :
« Karl de Halliotropé, connu des foules sous le nom de Kalltropp, vous avez été reconnu coupable par contumace du meurtre de notre bien-aimé souverain sa Majesté Than IV et vous avez été condamné à mourir dans les Flammes Sacrées des trois Royaumes. Préparez-vous à subir votre sentence dès la prochaine nouvelle lune.
J’entendis distinctement les hoquets de surprises des différentes personnes présentes dans la pièce. Et ouais, le Régicide est de retour. Vous ne vous y attendez pas, hein ?
Le capitaine me releva et me fit sortir de la pièce, suivi de ses subalternes. Ainsi escorté, on m’emmena à travers la Maison Traqueuse jusqu’à, à n’en pas douter, les cachots. Pendant le court laps de temps que dura le trajet, je ne pus m’empêcher de constater que les fers que l’on m’avait passés étaient un véritable bijou de technologie. Mes poignets et mes mains n’avaient plus accès à la Source. La sensation en était très étrange. Si je devais la décrire, je dirais que c’était comme l’inverse d’avoir des fourmis dans les doigts. Nous arrivâmes vite à une porte qui débouchait sur un escalier descendant vers les sous-sols de la Maison. Nous le descendîmes et arrivâmes dans une salle voutée d’une taille raisonnable parfaitement scindée en deux. Du côté où nous nous trouvions, un sol en pierre humide et l’escalier pour remonter vers la surface. De l’autre côté, le sol et les murs étaient revêtus de platine, seul métal que la Source semblait incapable de traverser.
Le capitaine me poussa sans ménagement du côté platiné et ses disciples, avec une habilité consommée, levèrent un sort de barrière entre nous. Hmmm… En pleine possession de mes moyens, cette barrière n’aurait pas pu me retenir très longtemps. En l’état, j’étais parfaitement bloqué et complètement à leur merci.
Sans un mot, le capitaine et la guerrière sortirent du cachot, laissant le cartographe en faction devant ma cellule.
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