Son regard fixait les flammes mais je ne pensais pas qu’elle les voyait vraiment. D’autres lieux, d’autres scènes, dansaient devant ses yeux.
Je ne dis rien. C’était la première fois en trois jours qu’elle prenait la parole. Je continuai d’évider le lapin que j’avais attrapé au collet un peu plus tôt. Notre dîner, composé de ce malheureux lagomorphe et de quelques légumes sauvages glanés ça et là, serait bientôt prêt.
- On se connaissait depuis qu’on était mômes. On s’était jurer de ne jamais se quitter. On devait se marier...
Je jetai les viscères tièdes à mon chien qui entreprit de les mâchouiller vigoureusement. Seul le grésillement du feu et ses bruits de mastication brisaient le silence. Nous n’entendions le chant nocturne d’aucun oiseau, le bruissement d’aucun insecte. Nous étions pour ainsi dire seuls au monde. Ce qui ne me surprenait guère. Aucun être vivant doué d’un instinct de survie ne souhaiterait se retrouver aussi proche d'un lieu de Propagation. Seuls des humains pouvaient faire montre d’une telle stupidité. Les humains et les lapins, visiblement.
- Il avait deux ans de moins que moi. Il était en apprentissage chez Copeau, le maître ébéniste de Combes-de-Goupil...
Je m’essuyai machinalement les mains sur ma veste. Combes-de-Goupil. La semaine dernière, c’était une cité tranquille et prospère. Aujourd'hui, c'était un cimetière. Pas la peine de lui faire remarquer. Elle le savait mieux que moi.
-... Nous ne pouvions pas nous marier tant qu’il était en apprentissage, son maître le lui avait interdit... Et lui avait donné le fouet pour avoir osé ne serait-ce qu'envisager cette possibilité.
Je secouai la tête à part moi. Ainsi, les années passaient et certaines choses ne changeaient pas. Les apprentis étaient par certains aspects traités par leurs maîtres plus durement que des esclaves. D’autant plus durement qu’ils étaient volontaires.
- Mais cette période touchait à sa fin. Il lui restait simplement à présenter son chef-d'œuvre de fin d'apprentissage à ses pairs et il aurait été libéré de son maître. Tout le monde encensait son travail. Cela ne devait être qu’une formalité...
J'imaginai facilement la suite. Elle était venue assister à sa présentation finale. Peut-être même qu’ils avaient réservé un prêtre pour se marier dans l'heure qui suivait.
- J’étais venue assister à la remise de son chef-d'œuvre. Une commode qu’il destinait à notre futur logis. On avait tout arrangé avec un prêtre des Faubourgs, on aurait dû se marier l'après-midi même de sa libération.
Ah, la jeunesse. Tous différents et pourtant tous identiques. Mon histoire personnelle différait sensiblement de la sienne et pourtant je m’y retrouvais.
- Et puis...
Elle se mit à trembler de tous ses membres sans parvenir à s'arrêter. L'effroi que je lus dans son regard suffit à me faire moi-même frissonner. Le sang séché qui maculait ses vêtements prenait un sens nouveau et terrible.
- L'Ombre, elle...
Elle s’était propagée. Elle apparaissait tous les dix-neuf ans, se propageait dix-neuf fois en dix-neuf mois, chaque Propagation durant dix-neuf secondes. Et à chaque fois, elle ne laissait que dix-neuf survivants. Dont cette femme, dont je ne connaissais toujours pas le nom.
- ... il...
Je l’avais retrouvé inconsciente sur le bord de la route à quelques kilomètres de Combes-de-Goupil. Déshydratée, affamée et bien décidée à mourir. Mais à partir du moment où j’avais commencé à la soigner, son corps s’était rebellé contre ses envies suicidaire. Et aujourd’hui, elle vivait. Elle m’en voulait terriblement de l'avoir sauvé, je le savais d’expérience. Mais dans une dizaine, une vingtaine d'années, elle me remercierait. Je le savais aussi d’expérience.
- Il a juste eu le temps de me dire : "Je t’aime"... puis...
Puis sa tête avait explosé comme une tomate trop mûre. Cette vision la hantera jusqu'à la fin de ses jours. Elle se mit à pleurer. Je posai à côté d’elle un bol rempli du maigre ragoût que je nous avais concocté. Quand elle se déciderait à le manger, il sera froid. Mais elle le mangera quand même.
La vie ne nous laisse pas le choix.
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